Blabla et autres jactances
Milana Aernova
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Quand on parle tout va bien tout tout tout : parler, c’est vivre dans l’instant, c’est encore savoir prendre du recul sur une situation quelconque. Quand on écrit quand on tape à la machine, pas sûr... C’est même sans doute le contraire : écrire, ce n’est pas vivre l’instant, c’est le sublimer, c’est encore savoir prendre le recul à reculons. Quand on parle... parler ? Parler par-ci parler par-là... à celui-ci à celui-là... On parle pour ne rien dire (blablabla !), on parle pour dire qu’on n’a rien à dire (blablablabla !) – et on nous répond bien souvent ! et c’est inimaginable et c’est bien vrai pourtant ! La seule chose pourtant qu’on peut dire c’est ça : « qu’est-c’que tu veux que j’te dise ? » – et on nous répond encore ! « bien dit ! » ; ou encore « pas faux ! » On parle pour dire, mais pour dire quoi ? et à qui ? ...Autour de nous tous les jours toujours une orgie de paroles, une orgie de mots sans idées, des mots rien que des mots les uns à la suite des autres, des sons en somme, des bruits plutôt, des bruits sans queue, sans tête non plus, et qui mettent tout sens dessus dessous. Dans cette orgie de plaisirs buccales sans fin, dans le boudoir expérimental du quotidien, on invente des mots des expressions à défaut de se mettre à la hauteur du réel (et on plaque et on plaque ! et on plaque sur ce qu’on a plaqué ! et on plaplaque sur ce qu’on a plaplaqué ! et on y croit et on y croit !). ...Avec tous ces mots on façonne tout un monde, un monde à nous, façonné selon notre milieu, nos besoins, nos passions, nos espérances aussi (oh qu’il est beau ! on a bien organisé tout ça ! des génies nous sommes c’est certain !). Et puis on parle sans s’écouter, on parle en s’écoutant parler (souvent c’est bien des salauds ces gens-là !... ou bien des romantiques, des êtres qui s’emballent pour tout dire !... oh oui ! des lyriques ! et puis méchants en plus de ça ! des méchants lyriques voilà tout !). Et puis qui parle, hein ? Qui parle en moi quand je parle ?... Moi ? Il y a tellement de métamorphoses, d’instabilité, d’obstacles, d’intranquillité, d’inquiétudes, de scrupules... Aussi autour d’une bonne tablée avec tout ce qu’il faut on parle la bouche pleine, la bouche pleine de frites sauce mayo, pleine de saucisson aux cèpes, pleine de raclette et de pommes de terre fondantes, pleine de chocolat noir au lait blanc, pleine de nourritures souvent plus alléchantes que nos propres paroles (il faut le dire !). On parle à des sourds, à des muets parfois (oh ! ça c’est bien rare ! on dirait – foutredieu ! – qu’il y a toujours quelque chose à dire même quand il n’y a rien à dire ! la langue est toujours bien pendue ! ça pend ça pend ! comme un suicidé au bout d’une corde ! ...ça c’est gratuit !). ...On parle et on coupe la parole à l’autre (viens-là que je te coupe la langue ! viens-là que je te la mange ta langue !) ou à soi-même d’ailleurs (c’est pas impossible ! dans ce débat intérieur sans fin !). On parle et on raconte, on conte une histoire, la sienne ou une autre, une histoire inventée, une histoire sublime, une histoire qui sublime notre vie, qui sublime l’histoire nationale ou culturelle (et c’est du délire mais on y croit dur comme fer ! et c’est de la folie pure ! une idée bien enfoncée dans le crâne ! et il y en a une farandole ! une myriade ! une pléiade !... étoiles ! sauvez-moi !) ; on conte un conte, une féerie, un songe merveilleux qui dépasse notre imagination, un rêve, que l’on conte dans la réalité, dans le rêve lui-même (et là ! c’est la lucidité qui prend le pas sur tout le reste !). …On parle à soi-même (et certains appellent ça la pensée !), on parle à ce même qui jamais n’est le même, à cet étranger qui sans cesse a son mot à dire, et qui trouve à redire, à reredire également (ça va de soi !... enfin... on se comprend !... non ?). On parle à cœur ouvert, à cet ami qui reste à nos côtés quoi qu’il arrive, même après toutes les merdes, toutes les nôtres, toutes les siennes ; on parle à cœur ouvert à cet amour qu’on tient dans notre cœur (ouvert !) ; on parle à cet inconnu dans la rue qui à bien des égards nous ressemble et qui pourtant est bien invisible là à terre recroquevillé sur lui-même. ...Et puis en plus de tout ça encore... On parle sans savoir souvent (comment être contre ça, hein ?), on parle avec savoir très peu (tant pis ! tant pire mon vieux !... c’est la loi qui est nôtre !). Parfois aussi on garde une parole bien en soi, une parole secrète qu’on ne veut dire à personne, on la garde au chaud cette parole, près de la cheminée, et pour le coup elle devient profondément nôtre cette parole (un trésor ! un secret à jamais inviolable !). …On parle encore et encore on parle et encore et encore, on parle et en parlant on crée un écart, un écart entre ce qu’on voudrait dire et ce qu’on dit vraiment (et cet écart ! cet écart... il crée un abîme ! le nôtre...). Et pourtant, et pourtant... parler constitue notre survie et nous conduit même vers davantage de vie. Et ! peut-être que la parole est celle qui dit ce qu’il y a à dire, c’est-à-dire précisément cet « il y a », la présence mystérieuse de l’être, qui toujours meurt sans avoir offert son secret au monde. ...Mais, y en a-t-il un, de secret ?... Taisons-nous un peu, cela vaut mieux.
Simon Turquin

