L’urgence de repenser la ville et notre manière de l’habiter
Image réalisée par Franck V. (Unsplash)
Notre société traverse actuellement de profonds bouleversements écologiques, et ces bouleversements bousculent notre manière d’envisager la ville et l’architecture, du moins la ville telle qu’on a pu la concevoir depuis deux siècles, conception qui a elle-même favorisé activement les perturbations diverses qui touchent la Terre. Nous vivons à l’époque de l’Anthropocène, une époque marquée géologiquement par les activités humaines, et plus particulièrement par les sociétés industrialisées et fortement urbanisées. On peut même davantage parler de Capitalocène plutôt qu’Anthropocène, étant donné que c’est davantage le système économique du capitalisme que l’espèce humaine en elle-même et dans son intégralité qui a provoqué cette ère géologique. Comme l’affirme la professeure d’urbanisme Jennifer Buyck dans son livre La Part terrestre. Ouvrir l’urbain à sa teneur écologique : « En tout état de cause, l’Anthropocène, notre nouvelle époque, donne la mesure de la transformation du monde. C’est l’horizon à investir politiquement comme scientifiquement pour penser les limites mais surtout le devenir des villes et des territoires. » Il s’agirait donc de mettre sur la table et d’interroger les pratiques écologiques d’aménagement ainsi que les conditions permettant d’inventer des villes habitables à la fois pour les humains et les non-humains. Comment, alors, imaginer les villes de l’avenir ? Comment concevoir un habitat vivable pour notre futur ?
Notre réalité depuis maintenant au moins deux siècles est celle de la productivité et de la croissance exponentielle, modèle économique et social qui puise férocement dans les ressources planétaires. Les conséquences de ce modèle sont de plus en plus perceptibles, de plus en plus fréquentes et brutales : inondations, cyclones, canicules, incendies, sécheresse, etc. Depuis les années 1950, chaque année nous dépassons les seuils permettant la préservation de l’écosystème terrestre, seuils appelés « frontières planétaires vitales », et franchis notamment par le dérèglement climatique, la chute de la biodiversité ou encore la perturbation du cycle de l’eau douce. Face à ce constat et à l’inaction politique mais également individuelle, les pensées de l’effondrement pullulent, comme celle de Pablo Servigne (qui a publié en 2015 Comment tout peut s’effondrer avec Raphaël Stevens).
Au moins depuis l’épisode caniculaire de 2003, nous avons pu observer la vulnérabilité des habitations (et donc de ceux qui y habitent), des logements non isolés et des passoires énergétiques. Le climat ne peut plus être relégué au second plan des discussions politiques, même si cela est toujours le cas, les politiques préférant parler de sécurité, de compétitivité, de croissance infinie, de la dette et des retraites, sujets certes importants, mais qui le seront beaucoup moins lorsque notre maison aura tellement brûlé qu’elle sera proche d’être en cendre. Le climat bouleverse nos journées, nos activités, l’habitabilité de nos villes. Il s’agit de s’y adapter, socialement mais également urbanistiquement, et de modifier nos styles de vie ainsi que notre quotidien.
Surtout à partir de la seconde moitié du XXe siècle, on a expliqué la construction urbaine « essentiellement d’un point de vue culturel, linguistique, humain, excluant les phénomènes naturels », comme l’explique Philippe Rahm dans son Histoire naturelle de l’architecture. Cette façon de concevoir l’urbanisme a été favorisée par une baisse considérable du coût des matières premières, notamment du pétrole, mais aussi par le développement des vaccins. C’est à partir de là qu’on a perdu tout contact avec la nature, et notamment avec l’origine naturelle de nos bâtiments. Clément Gaillard écrit notamment dans Bioclimatique : « L’époque moderne et l’industrialisation ont entretenu l’idée qu’il était possible de vivre partout et sous tous les climats avec les mêmes modes de vie standardisés, à grand renfort de climatisation et d’énergies fossiles. » Les pays occidentaux sont soumis à une architecture qui ne prend pas en compte l’urbanité, ni l’urgence de changer nos manières d’être dans la ville, avec en prime, parfois, une instrumentalisation des valeurs écologiques pour la construction de logements et d’infrastructures de mauvaise qualité. Comme l’écrit Mickaël Labbé dans son livre intitulé Aux alentours. Regard écologique sur la ville : « La manière de faire les villes dans la modernité s’est opposée à la préservation des conditions naturelles d’habitation de la Terre. » Depuis maintenant deux siècles, la ville est considérée comme une anti-nature, comme un entre-soi des humains. Or, les défis planétaires, à la fois climatiques, sanitaires et énergétiques, obligent à repenser nos villes et son architecture, afin qu’habiter la ville ne soit pas synonyme de vivre dans un espace inhabitable.
Il s’agirait donc d’avoir une « autre vision écologique de l’habitation en ville » (Labbé), et d’interroger la binarité ville/nature, sous-problème au problème plus global de la séparation encore largement présente entre nature et culture. La ville n’est pas, en soi, à séparer du reste de ce qui est, comme les animaux, les arbres ou les cours d’eau. Elle n’est pas une bulle séparée de tout le reste. Il faut sans doute faire en sorte de laisser être davantage le vivant, et ce dans notre quotidien, sans doute également en faire moins, moins surcharger l’espace, moins rendre les lieux attractifs, moins les saturer aussi. Il faut davantage, sans doute, « se mettre au chevet de l’existant » (Labbé). Cette opposition entre ville et nature est donc à penser et à dépasser afin de réinventer des manières d’habiter la période que nous traversons. Cela passe par l’urbanisme, qui est à la fois connaissance et pratique, qui est « un geste construit par lequel un territoire donné est observé, modifié ou préservé » (Buyck). Cela passe également par l’architecture ; comme le soutient Rahm, l’architecture consiste à construire des climats, dans la mesure où elle est l’art de créer un espace avec des caractéristiques physiques propres, avec une certaine luminosité également, afin de mettre en place un lieu habitable pour l’être humain, surtout quand ce dernier se trouve dans un environnement particulièrement hostile.
La nécessité de notre temps vis-à-vis de notre habitat est d’appréhender autrement les villes et les territoires, est de penser « une écologie culturelle du vivant et de l’urbain » (Buyck), qui consiste à prendre en compte le vivant et le climat dans notre approche quotidienne de l’urbanité, en rompant avec cette séparation arbitraire entre nature et ville, où la ville serait l’anti-nature par excellence, qui provient de la distinction entre nature et culture héritée de la pensée occidentale moderne. Descola défend notamment la thèse selon laquelle la pensée occidentale, naturaliste, est la seule à avoir introduit l’idée de nature, qui repose sur la séparation ontologique entre nature et culture, autrement dit entre ce qui est humain et le reste. À partir de ces réflexions se construit progressivement « une histoire environnementale de l’urbanisme » (Buyck), qui réinterroge tout ce que la pensée naturaliste et la révolution industrielle ont mis en place, à la fois dans nos esprits et dans nos espaces.
La première étape de cette entreprise passe par le fait de penser les villes, non comme des produits culturels, mais comme le résultat de nécessités humaines. Le travail de Philippe Rahm s’articule autour de cette idée : les villes sont davantage des phénomènes naturels, qu’ils soient d’ordre biologique, climatique ou sanitaire, que des phénomènes culturels. Il donne à voir, dans son livre déjà cité, les causes physiques, climatiques et biologiques qui ont influencé l’histoire de l’architecture et qui ont fait naître de multiples formes architecturales à travers le temps. Son travail a consisté à réaliser une histoire écologique ou naturelle de l’architecture, et par conséquent à mettre en avant les éléments naturels, biologiques et climatiques qui ont été importants, voire fondamentaux, dans notre façon de construire nos villes et nos bâtiments. Il s’agit ici d’insérer l’histoire de l’architecture au sein de l’histoire que l’humain a entretenu et entretient avec ce qui l’entoure, c’est-à-dire le vivant et le non-humain dans son intégralité. Au fond, toute décision architecturale, a priori culturelle, aurait finalement son origine dans un contexte naturel précis, qui encourage la construction d’un bâtiment selon le vent, l’humidité, la pluie, etc. Il écrit ainsi : « L’architecture n’est donc fondamentalement pas une “construction sociale”, faite de signes ou de symboles culturels, mais bien une construction physiologiques qui protège l’être humain des excès climatiques. » Pour réaliser cette histoire de l’architecture, Rahm s’est notamment appuyé sur les travaux de Jared Diamond, l’un des premiers à avoir mis en perspective le fait que l’histoire ne possède pas seulement les humains comme acteurs, mais aussi le climat, les autres vivants et les virus : l’histoire n’est jamais seulement humaine. Cette manière de concevoir l’histoire permet de (re)donner de l’importance aux facteurs non-humains qui contribuent au façonnement de nos vies.
Il s’agit ainsi de réinventer l’architecture de nos villes, face au dérèglement climatique, face à la chute du vivant, face aux périodes caniculaires, face aux espaces pollués. Ce n’est pas une fixette, mais une nécessité. « L’urgence est aujourd’hui principalement celle-ci : dépasser la dépendance aux énergies fossiles, réduire les émissions de gaz carbonique, et contrer les canicules et la pollution de l’air », écrit Rahm. Dans cette optique, il défend une architecture météorologique, contre l’architecture structuraliste et post-moderniste qui voit dans la construction d’un mur quelque chose de symbolique, une surface qui possède un sens. Ce qui importe cependant, ce n’est pas le symbole ou le sens, mais sa composition chimique et ses valeurs physiques. La meilleure manière d’aborder l’aménagement urbain et la création des bâtiments est d’adopter une analyse climatique plutôt que culturelle des matériaux de construction.
Cela rejoint les analyses de Clément Gaillard, qui défend le bioclimatisme. Le bioclimatisme, qui questionne les relations entre les humains et les climats, s’inscrit contre cette tendance architecturale et urbanistique qui prétend que tous les climats se valent, qu’on peut vivre de la même manière, qu’on soit en Norvège, en France, au Sénégal ou au Brésil. La conception bioclimatique, qui existe depuis les années 1960, est donc une méthode en architecture et en urbanisme « qui consiste à concevoir des constructions ou des aménagements qui maximisent l’utilisation du potentiel climatique d’un lieu, afin de répondre aux besoins de ses habitants (chauffage, rafraîchissement, lumière naturelle, air sain, etc.) » (Gaillard). Chaque climat a ses avantages et ses inconvénients, certains climats ayant plus d’avantages que d’autres. Il s’agit de prendre en compte le climat vis-à-vis des besoins physiologiques, psychologiques et culturels des individus.
L’architecture traditionnelle, ou pré-industrielle, nous donne des exemples d’architecture ingénieuse. Clément Gaillard cite notamment les Indiens pueblos du sud-ouest des États-Unis ou le village de Mesa Verde dans le Colorado, qui ont mis en place une ingéniosité architecturale favorisant le confort thermique, notamment par la construction de murs épais en pierre percés de petites ouvertures apportant de la lumière sans faire entrer trop de chaleur. Mais on peut également citer des exemples plus proches de nous géographiquement, comme les constructions vernaculaires en Camargue, adéquates pour faire face au vent violent. Le bioclimatisme consiste ainsi à étudier les climats locaux afin d’estimer le potentiel climatique d’un lieu. Par exemple, la France possède un climat global, des climats régionaux, puis locaux, et enfin des millions de microclimats. L’étude des climats doit ensuite permettre de déterminer la potentialité de celui-ci et de développer des techniques répondant au confort thermique des habitants. Ce qui est fondamental, ce qu’il faut avoir en tête, c’est qu’il n’existe pas de solution universelle, dans la mesure où chaque contexte d’habitation est différent. Un matériau ou une technique ne peut pas être efficace tout le temps et dans n’importe quel lieu. Il s’agit de toujours s’adapter, et de ne pas tomber dans le piège de la facilité qui consiste à imposer une architecture, des matériaux et des techniques similaires dans toutes les villes à construire. Il s’agit également d’anticiper, avec des réserves, l’évolution du climat lorsqu’on construit.
Bien vivre avec le climat n’est donc pas simple et demande tout un tas d’expérimentations, de discussions avec les habitants, de simulations thermiques, de nouvelles techniques à concevoir, afin d’utiliser au mieux le climat et d’améliorer le confort. « À l’heure du changement climatique et des angoisses qu’il suscite, l’approche bioclimatique nous rappelle qu’il est possible de bien vivre dans des climats imprévisibles, rudes et hostiles, avec des techniques à la fois simples et ingénieuses, à condition de développer des manières d’habiter plus en phase avec son milieu » (Gaillard). La ville et nos habitations doivent être repensées comme un « artefact naturel », pour reprendre l’expression de l’urbaniste Marion Walter, ville dont le principal objectif serait de mettre en place des stratégies climatiques.
Et concrètement, ça donne quoi ? Quelles sont les mesures urbaines et architecturales pouvant répondre à l’urgence de notre temps ? Rahm, à la fin de son Histoire naturelle de l’architecture, nous donne des pistes : isoler thermiquement avec de la laine, isoler également par l’extérieur, remplacer les fenêtres à simple vitrage par des fenêtres à double vitrage au minimum, pour l’été équiper toutes les fenêtres de protection solaire et instaurer des puits canadien, concevoir les rues comme des passages à vent, mettre en place des fontaines sur les places publiques, augmenter les surfaces végétales, concevoir les bâtiments en fonction de valeurs climatiques, réduire la largeur des rues (et, si impossible, planter des arbres pour créer de l’ombre), renoncer au maximum aux moteurs thermiques en ville, etc. Dans toutes les mesures préconisées par Rahm, la climatisation, pourtant ultraprésente sur les lèvres des politiques en France, y est absente. Pourquoi ? Parce que vouloir climatiser, c’est avoir une vision court-termiste de la situation que nous traversons. La climatisation engendre un cercle vicieux : elle est agréable sur le moment et nous permet certes de faire face aux vagues de chaleur (que nous avons vécues cet été), mais son utilisation excessive entraîne une hausse des gaz à effet de serre. De plus, le recyclage des climatisations n’est pas non plus systématique. La climatisation n’est pas une solution, ce n’est qu’un pansement. Ce qu’il s’agit de faire, afin de garantir notre confort sur le long terme, c’est de mieux réaménager les espaces et de (re)construire au mieux face aux éléments climatiques. Nous avons, par exemple, des modèles d’architecture pouvant faire face à la chaleur. Le jaali, très répandu en Inde, agit comme une protection thermique réduisant le rayonnement direct du soleil et permettant une ventilation dans les espaces intérieurs. De même, au Burkina Faso, l’architecte Diédébo Francis Kéré a construit un orphelinat capable de rester au frais même lors d’épisodes caniculaires, en d’adaptant au mouvement de l’air et au soleil. Cet établissement n’a alors pas besoin d’air conditionné. D’autres architectures existent encore : les cases obus du Cameroun, ou encore les tours à vent, surtout répandues au Moyen-Orient. Mais, pour cela, il va falloir revoir nos villes, et la vision que nous avons d’elles, afin de s’adapter au mieux, de réaménager, et peut-être dire au revoir (ou adieu ?) à certains paysages urbains pour que nous puissions vivre au mieux dans les espaces dans lesquels nous vivons et allons vivre.
Certes, je ne suis pas architecte, ni urbaniste, et mon mode de vie n’est sans doute pas un exemple pour notre temps, même s’il me semble que beaucoup d’autres font encore moins d’efforts que moi. J’ai surtout essayé ici de mettre l’accent sur le problème de l’urbanisme actuel. Notre mode de vie est à interroger, à questionner, sans cesse, et de ces questionnements naissent bien souvent des transformations souhaitables, à la fois individuellement et collectivement. Par rapport à la situation dans laquelle nous nous trouvons, mettre en place un plan d’urbanisme avec des architectures sensibles à des innovations allant dans le sens d’une refonte globale de l’urbanisme s’avère nécessaire. Cela s’accompagne d’une remise en cause de notre manière de vivre, qui tendrait à plus de lenteur, à être plus attentive aux acteurs humains et non-humains des villes, à être plus sensible aux nombreux changements que nous traversons et subissons.
Les agents politiques et les habitants des grandes villes vont devoir nécessairement changer radicalement leur architecture, leur manière d’aménager l’espace et leur quotidien s’ils ne veulent pas se métamorphoser en véritables déserts. Les défis qui s’imposent sont nombreux et ils s’imposent certes aux villes, mais également au travail, à l’économie, à l’école, au tourisme également (qui sait ? peut-être que très bientôt l’été ne sera plus le moment des grandes vacances car il sera devenu insupportable). Concernant les villes, il s’agit de changer notre façon de les appréhender en prenant en compte le climat afin qu’elles soient habitables. L’adaptation semble inévitable, tout comme la construction selon des critères naturels, biologiques et climatiques plutôt que culturels. On peut difficilement détourner les yeux de l’urgence dans laquelle nous nous trouvons, même si certains restent très forts dans ce domaine. On ne peut plus dire que notre architecture est efficace, qu’elle est universellement applicable, qu’on n’a pas besoin de changer nos habitudes de vie ni notre quotidien urbain. Soit on se réinvente, soit on se condamne, non à ne plus vivre, mais à de l’invivable.
Je vous laisse avec la dernière phrase de l’ouvrage de Philippe Rahm déjà cité : « Quand, en ville, on ne parle plus de place mais d’“îlot de fraîcheur urbain”, quand on ne parle plus de perspective pointant sur une statue de Louis XIV ou un obélisque, mais de brise urbaine qui rafraîchit et évacue les particules fines polluantes, quand on ne parle plus de la couleur d’un bâtiment selon un point de vue culturel mais d’albédo [le pouvoir réfléchissant d’une surface], quand on ne fonde plus le plan d’un logement sur un principe privé-public, mais en fonction du taux d’humidité de l’air et des mouvements de convection atmosphérique, quand on dessine une façade d’immeuble non plus pour le prestige et pour ce qu’elle signifie, mais pour isoler thermiquement l’intérieur de l’extérieur et réduire ainsi l’énergie consommée, tout cela n’est en réalité qu’un retour aux fondements de la discipline. »
Simon Turquin

