La parole poétique comme résistance : Requiem d’Anna Akhmatova
Anna Akhmatova (1889-1966) est sans aucun doute l'une des plus grandes voix de la poésie russe du XXᵉ siècle. Pour comprendre la singularité de son œuvre, il convient de la replacer dans le contexte du profond renouveau poétique qui marque le début du XXᵉ siècle. Après le réalisme du XIXᵉ siècle, la poésie russe se réinvente à travers plusieurs mouvements, notamment le symbolisme, le futurisme et l'acméisme. Ce dernier est définit ainsi par Ossip Mandelstam : « Aimez l'être des choses plus que les choses elles-mêmes, aimez votre existence plus que vous-même : telle est la plus haute injonction de l'acméisme. »
Akhmatova devient l'une des figures majeures de ce mouvement et s'impose comme une représentante emblématique de l'âge d'Argent de la poésie russe, dans le sillage de Pouchkine, le grand poète de l'âge d'or qu'elle admirait profondément.
Roman Jakobson, dans un entretien accordé en 1973, se remémore le souvenir d’Akhmatova en disant d’elle qu’elle fut « Une femme d’une très forte volonté, d’une volonté tragique. Un grand génie poétique » Il en convient que l’adjectif « tragique » est particulièrement approprié pour caractériser Akhmatova dans la mesure où il met en lumière les nombreuses épreuves qui ont jalonné son existence.
Akhmatova publie son premier recueil, Le Soir, en 1912, alors qu’elle n’a que vingt-trois ans. Dès ses premières œuvres, ses poèmes sont empreints d’une mélancolie amoureuse : l’amour y est mystérieux, imprévisible, quelque peu étrange même. Mais Akhmatova chante surtout l’amour malheureux, maudit. Ces leitmotivs de malheur et de souffrance semblent déjà annoncer le destin qui sera le sien. En effet, au fil des années, son œuvre abordera d’autres thèmes, comme la mémoire, le deuil, la perte ou encore la dignité face à la souffrance imposée.
« C’est parfois un serpent magicien,
Lové près de ton cœur.
C’est parfois un pigeon qui roucoule,
Sur la fenêtre blanche.
C’est parfois sous le givre qui brille
La vision d’une fleur.
Mais mène, en secret, à coup sur,
Loin de la joie tranquille.
Il sait pleurer si doucement
Dans la prière du violon,
Il fait peur quand on le devine
Sur des lèvres que jamais on n’avait vues ».
in “L’amour”, Requiem, Poème sans héros et autres poèmes, Editions Gallimard (Poésie), 2007
« Sous quelle étoiles, quelles constellations,
Pour notre malheur sommes-nous apparus ?
Et quelle ténébreuse potion
Nous a servi cette nuit de janvier ?
Et quel invisible embrasement nous a donc
Fait perdre la tête jusqu’à l’aube ? »
in L’hôte venu du futur, 2020.
On retrouve ce même amour maudit en 1946, soit trente-quatre ans plus tard, lorsqu’elle écrit un poème à la suite de sa rencontre bouleversante avec Isaiah Berlin. Dans la vie d’Akhmatova, l’amour ne s’est présenté que sous le signe de l’impossibilité.
Dans Rencontres avec des écrivains russes (1980) Berlin dresse un portrait, à travers une impression qu’il eut d’Akhmatova : « Une dame majestueuse aux cheveux gris, un châle blanc drapé autour de ses épaules, se leva lentement pour nous accueillir. Anna Akhmatova avait une immense dignité, des gestes lents, une tête pleine de noblesse avec de beaux traits un peu austères, et une expression d’immense tristesse. Je suis incliné — cela semblait approprié, car elle ressemblait à une reine tragique».
Alors qu'Anna Akhmatova aspire sans doute, comme nombre de jeunes de sa génération, à une existence placée sous le signe de la bohème, de la création et de l'insouciance, l'Histoire en décide autrement. La Révolution russe de 1917, puis l'instauration du régime soviétique, bouleversent irrémédiablement son destin, comme celui de millions de Russes.
À la mort de Lénine, en 1924, Staline consolide progressivement son emprise sur le pouvoir. Sous son régime (1924-1953), et plus particulièrement au cours des années 1930, la répression atteint une ampleur sans précédent. Les campagnes de collectivisation forcée, les famines qu'elles provoquent, les déportations, le développement du Goulag et les Grandes Purges plongent le pays dans un climat de terreur permanente. Cette politique répressive atteint son paroxysme lors de la Grande Terreur (1936-1938), au cours de laquelle le régime s'emploie à éliminer toute opposition, réelle ou supposée. Anciens révolutionnaires, officiers de l'armée, universitaires, artistes, scientifiques, mais aussi simples citoyens dénoncés par leurs proches ou leurs voisins sont arrêtés, interrogés et condamnés. Les chefs d'accusation, souvent fabriqués de toutes pièces, vont du sabotage à l'espionnage, en passant par le complot ou la propagande antisoviétique. Les historiens estiment qu'au plus fort de la répression, près de 1 600 personnes sont exécutées chaque jour, soit environ 50 000 par mois. En l'espace de seize mois, le nombre d'exécutions atteint ainsi près de 750 000.
Akhmatova a subi de plein fouet la répression du régime stalinien, ses œuvres furent jugées inappropriées par le gouvernement soviétique, qui cherchait à promouvoir une littérature conforme aux idéaux du réalisme socialiste, une littérature qui pourrait célébrer les ouvriers, le Parti, la Révolution, et, plus encore, la figure de Staline. Or, sa poésie exprimait une vision plus personnelle et dénonçait, de manière implicite, les violences du régime. En 1925, il lui fut interdit de publier, si bien qu’on disait alors que « la muse d'Akhmatova s'était tue » partout en Europe. En effet, Akhmatova incarnait tout ce que le régime soviétique ne pouvait tolérer. Issue de l'ancienne intelligentsia, elle évoluait au sein d'un cercle d'intellectuels, d'écrivains et d'artistes qui, après la Révolution, devenaient autant de figures suspectes aux yeux du pouvoir. Alors que nombre d'écrivains choisissaient le chemin de l'exil, notamment à Paris, Akhmatova décida de demeurer en Russie. En restant, elle entendait partager le destin de son peuple, au prix d'une surveillance constante et d'une existence marquée par la peur. En effet, sous le régime stalinien, Akhmatova vécut dans une peur permanente ; devenue profondément méfiante, elle transportait toute sa vie dans une simple valise, qu'elle emportait de domicile en domicile afin d'être prête à fuir à tout moment. Elle se méfiait des correspondances et brûla plusieurs de ses manuscrits et lettres par crainte des perquisitions et des arrestations. Plus encore, elle n'osait plus écrire. Il est d'ailleurs significatif de rappeler que Requiem, avant d'être fixé par écrit, fut longtemps un poème oral : Akhmatova le récitait à quelques proches de confiance, qui l'apprenaient par cœur avant que toute trace écrite ne soit détruite, afin de préserver l'œuvre de la censure. Cette expérience eut un impact considérable sur sa création littéraire, bien qu'elle ne se revendiquât pas du symbolisme, elle fut contrainte de recourir aux symboles et aux allégories afin de contourner la censure. Ses poèmes présentent ainsi plusieurs niveaux de lecture qui exigent du lecteur un véritable travail d'interprétation.
Dans ce contexte, que restait-il à faire ? Akhmatova observa de nombreux amis se faire exécuter, mourir dans les camps. Son premier mari Nikolaï Goumiliev, fut fusillé en 1921, son fils Lev Goumiliev fut emprisonné à plusieurs reprises, notamment en 1935 puis en 1938. Akhmatova passa alors des mois, « trois cents jours », devant les prisons de Léningrad. Elle rejoignit ces femmes qui patientaient dans d'interminables files d'attente, parfois pendant des heures ou des jours, dans le froid, dans l'espoir d'apprendre si leur proche était encore vivant, s'il serait jugé ou exécuté.
La Grande Terreur
Requiem
« C’était le temps où le seul à sourire
Était le mort, heureux d’être en repos »
Ce qui précède la création du Requiem est essentiel pour en comprendre la portée. Dans le texte liminaire, Anna Akhmatova évoque les mois passés à faire la queue devant les prisons de Leningrad, dans l'espoir d'obtenir des nouvelles de son fils, arrêté, comme tant d'autres, sans motif. Elle se fond alors dans la foule des femmes anonymes. Un jour, l'une d'elles lui demande à voix basse : « Et ça, vous pouvez le décrire ? » — « Je peux », répond Akhmatova. Cette réponse, d'une grande sobriété, prend la valeur d'un engagement. Elle marque la naissance d'une promesse : celle de résister par la parole et l'écriture au silence que le pouvoir cherche à imposer.
Dans Requiem, la douleur individuelle — celle d’une mère — devient celle d’un peuple tout entier. Akhmatova élève sa voix, son chant funèbre résonne dans toute la Russie. Elle écrit peu, son écriture est condensée mais chaque mot est pesé, retenu et porte le poids de l’indicible. Son œuvre circule à voix basse, apprise par cœur, transmise de bouche à oreille, tout se fait dans la peur, dans la clandestinité, dans la crainte de la perquisition. Ce recueil devient une mémoire vivante, échappant aux censures, défiant le régime dans son fondement même qu’est le contrôle de la pensée. Dans ce refus de l’oubli, même dans la mort, « c’est que j’ai peur, dans la mort bienheureuse, / d’oublier quel bruit faisaient les fourgons noirs » Akhmatova donne à la poésie une fonction vitale : elle exige une fidélité intransigeante à la parole et à la vérité.
Akhmatova a laissé une empreinte féroce sur la littérature mondiale. Ses poèmes sont non seulement des témoignages personnels de souffrance et de perte, mais aussi des documents historiques dans la mesure où ils capturent l’essence d’un peuple brisé. Sa capacité à transformer la douleur en art a défié la répression mais a également offert une source d’inspiration et de consolation à des générations de lecteurs. Akhmatova n’a jamais quitté la Russie, même lorsqu’on la réduisait au silence, lorsqu’on ne la publiait plus, lorsqu’elle survivait par la mémoire des autres. Elle est restée parce qu’elle pensait que son rôle était d’écrire depuis l’intérieur du désastre, pour qu’une voix, même faible, demeure. En ce sens, sa poésie n’est pas uniquement une œuvre d’art, un classique, elle est la sauvegarde d’une parole prononcée au cœur du chaos, une parole qui résiste non par la force, mais par la fidélité : la fidélité à la langue, à la vérité, et à ceux qui ont eu, grâce à elle, une voix. Dans un siècle marqué par les guerres, l’exil, la violence étatique, Akhmatova a refusé le silence et a trouvé dans l’exploration de son intériorité un moyen d’élaborer une contre-parole, fragile certes, mais irréductible.
Nina Kasaeva
“Et si, je ne sais quand, dans ce pays,
On songe à me dresser une statue,
Je donne mon accord pour la cérémonie.
Mais j’y mets une condition : qu’on la place
Non pas près de la mer qui m’a vu naître
(Avec la mer tous les liens sont rompus),
Non dans le parc des souverains, près de la souche
Où me cherche une ombre inconsolable,
Mais ici, où j’ai attendu trois cent heures
Sans que pour moi s’ouvrent les verrous.
C’est que j’ai peur, dans la mort bienheureuse,
D’oublier quel bruit faisaient les fourgons noirs,
D’oublier la porte qu’on claquait affreusement,
Et la vieille qui hurlait comme une bête blessée.
Que, des paupières de bronze, immobiles,
La neige en fondant coule comme des larmes !
Que le pigeon de la prison roucoule au loin
Et que sur la Néva glissent doucement les bateaux !”

