La parrêsia, de là-bas... et d’ici ?


 

Jean Lecomte du Nouÿ, Démosthène s’exerçant à la parole, 1870


Revenons aux sources. Revenons à ce terme qui a donné naissance à cette revue : la parrêsia. Ou plutôt : venons-en. Finalement, nous n’avons jamais analysé précisément ce terme, alors même que nous l’avons utilisé afin de façonner notre « identité ». Certes, nous savons ce que parrêsia signifie, mais de loin, et peut-être de très loin. Alors allons vers lui, ouvrons-le, déchiquetons-le, pour voir ce qu’il a dans le ventre. Je vais explorer ce ventre en prenant appui sur les travaux de Michel Foucault, et notamment son cycle de conférences regroupé dans l’ouvrage Discours et vérité.

On traduit parrêsia par franc-parler ; celui qui use de parrêsia, c’est celui qui parle avec franchise, sincérité, et qui parle en ayant le courage de dire la vérité. La notion de courage est importante : la parrêsia, c’est davantage un acte qu’une parole finalement, dans la mesure où elle est une prise de parole publique qui met en danger celui qui la prononce. Loin d’avoir une dimension psychologique, la parrêsia est politique et éthique ; elle interroge ainsi la relation du sujet par rapport à la vérité.

N’oublions pas : cette notion de parrêsia est grecque, vient de l’Antiquité grecque. La parrêsia, à cette période, est un droit et non quelque chose que l’on a naturellement, quelque chose qui ferait partie de notre tempérament, quelque chose que l’on pourrait même acquérir par soi-même : seuls les citoyens peuvent faire usage de parrêsia (pas les femmes ! pas les esclaves ! pas les enfants !). Pour qu’il y ait parrêsia néanmoins, il ne suffit pas d’être citoyen ; en effet il faut également avoir reçu et assimilé une éducation morale et intellectuelle. S’il n’y a ni connaissance ni éducation, alors la parole prononcée n’est que brouhaha, parole sans consistance, bavardage c’est-à-dire. La parole parrèsiastique renvoie à une parole prononcée par un individu ayant déjà reçu une éducation et une instruction, donc renvoie à une parole de maître et non d’élève.

Il y aurait deux types de parrêsia néanmoins : la bonne, et la déréglée, qui consiste à dire n’importe quoi n’importe quand, et qui ressemble donc davantage à un bavardage. Platon réalise une critique de cette parrêsia déréglée dans La République, lorsqu’il remet en cause le droit qu’auraient les individus de reconnaître comme droit démocratique celui de dire ce que l’on veut quand on veut. La bonne parrêsia quant à elle consiste à dire la vérité, et à dire la vérité à un moment où la dire constitue un danger : la vérité parrèsiastique est une vérité qui engage pleinement celui qui la prononce, à tel point qu’en la prononçant il peut passer l’arme à gauche. La mauvaise parrêsia, c’est celle accordée à tous les citoyens et qui consiste à dire tout ce qu’on a dans la tête ; la bonne, c’est celle qui suppose une éducation, une connaissance, ainsi qu’une capacité à choisir l’occasion de dire la vérité et de se risquer à la dire. 

Mais ici, comment définir « dire la vérité » ? Il ne s’agit pas de démontrer, ni même de débattre. Non. La parrêsia consiste à critiquer, à critiquer à la fois soi-même et l’autre à qui je m’adresse (« je fais ça et j’ai tort de faire ça comme ça » ; « tu fais ça mais tu ne devrais pas le faire ainsi »). La vérité parrèsiastique n’est pas la vérité épistémologique mais la vérité critique, la vérité qui questionne et qui remet en cause. Un parrèsiaste peut être un savant, mais tout savant n’est pas parrèsiaste. De plus, celui qui use de parrêsia, il ouvre son être, il exprime ce qu’il est par ce qu’il dit : il n’use pas de procédés rhétoriques mais dit exactement ce qu’il pense. Au fond, son existence et son discours se confondent : il est ce qu’il dit, et il dit ce qu’il est.

Le parrèsiaste réalise la parrêsia dans son existence elle-même, dans ses gestes, ses comportements, ses actions. Il y a une harmonie entre ce qu’il dit et ce qu’il fait. La finalité de la parrêsia ne se trouve pas dans l’écriture de traités philosophiques, politiques ou éthiques, mais se trouve dans l’expérience d’une vie authentique. La vérité ici pour les Grecs, c’est mettre en tension l’existence afin que celle-ci se transforme et se dirige vers davantage d’authenticité. …Mais ça veut dire quoi une vie authentique ? La parrêsia, en tant que pragmatique du discours, implique le souci de soi, et cela rejoint intimement la vie philosophique dans laquelle le discours est un acte qui change ce que je suis. La parrêsia, ce n’est pas une parole mais une action qui transforme l’âme. …Mais comment reconnaître le vrai parrèsiaste ? Le vrai, c’est celui qui a un certain régime de vie, qui s’y tient, et qui donne aux autres une ligne à suivre ; il dit ce qu’il pense, et en disant ce qu’il pense il donne à voir son régime de vie, régime qu’il a choisi et qu’il aime.

Ce n’est pas tout. La parrêsia a comme point d’ancrage le kairos, c’est-à-dire l’occasion, le bon moment de dire à autrui quelque chose qui va pouvoir, à ce moment précis, avoir un impact sur lui. Cet art du kairos s’apparente à l’art médical : il s’agit de dire la vérité au bon moment à la bonne personne afin que celle-ci ait la capacité de recevoir la dose de vérité. Aussi, la notion est liée à celle du devoir : celui qui use de parrêsia s’impose à lui-même de dire la vérité alors même que, pour lui, pour sa survie sociale et/ou physiologique, il devrait plutôt se taire. Le parrèsiaste, c’est celui qui choisit la vérité, pas le mensonge ; celui qui choisit la critique plutôt que la sécurité de la flatterie ; celui qui choisit la possibilité de la mort plutôt qu’une vie paisible.

La vérité parrèsiastique, comme nous l’avons déjà dit, n’est donc pas vérité épistémologique mais vérité éthique qui a comme but non pas la connaissance théorique mais la transformation de soi et des autres. La parrêsia, c’est l’alliance du logos et du bios, le bios n’étant pas la vie comme réalité physiologique, mais la vie comme style que l’on donne à notre existence. Elle est, pour résumer, l’acte de dire la vérité au sujet de soi-même, l’acte de vivre en conformité avec ses paroles et d’avoir le courage, au bon moment, de faire le choix de la vérité.

Il existe deux problèmes majeurs liés à cette notion de parrêsia, un problème lié à l’éducation, et un autre lié à la politique. Comment reconnaître le maître qui dit la vérité ? Comment identifier celui qui dit la vérité en politique ? Deux grosses questions… brûlantes au sein d’une société démocratique et hypertechnique comme la nôtre. Appréhender ce terme de parrêsia, c’est appréhender sa crise, la crise de la vérité : qui est celui qui dit la vérité au sein d’une société démocratique où tout le monde a le droit d’exprimer son opinion quand il veut ? Quel parcours du combattant dans notre société technique suravancée !

Comment faire pour repérer l’autorité d’une parole lorsque cette autorité s’efface ? Avec Arendt, qui pense la « crise de l’éducation » moderne, nous pouvons dire que l’amor mundi, l’amour du monde, n’a plus beaucoup d’adeptes. Le lien entre éducation et monde est rompu, et c’est le travail qui gagne et qui fait dire aux gens qu’ils gagnent leur vie en travaillant. Le parrèsiaste n’a pas sa place dans la modernité, dans ce monde rongé par la vie, où l’éphémère et le consommable remplacent le durable et l’action.

Enfin, je terminerai avec cette question : comment saisir l’occasion (kairos) de dire la vérité alors même que la vérité est brouillardeuse et que l’occasion elle-même semble se carapater ? L’une des crises contemporaines, relative à notre temporalité, est bien celle du kairos, celle de l’occasion. Nous vivons dans un temps coupé en deux. Nous vivons entre un temps extrêmement court, qui échappe à toute prise et qui va de plus en plus vite – le présent ultratechnicisé –, et un temps infiniment long qui dépasse notre imagination et qui nous angoisse – le futur de la Terre, incertain et pourtant abyssal. L’occasion reste à saisir dans notre temps humain, mais ce temps accéléré ne nous donne plus l’opportunité de dire la vérité ; et l’occasion elle-même de la dire est remise en cause par le temps de la fin.

Il me semble donc que ce terme ancien de parrêsia nous encourage à penser les crises modernes que nous traversons : crise de la vérité, de l’éducation, de l’occasion. La vérité semble impossible à tenir dans la main, le vent violent des fake news, des théories douteuses et des divertissements sans fin la faisant tournoyer dans un nulle part insaisissable. L’éducation ne permet pas un réel apprentissage du monde mais motive à entrer aveuglément dans le cycle infernal de la vie (« Travail, consommation, loisirs : telle est aujourd’hui la tâche à laquelle je vous convie ! »). L’occasion, nous ne l’avons peut-être plus, puisque le virtuel et la technique abolissent le temps, puisque pour saisir l’occasion de dire la vérité encore faut-il la porter, puisque peut-être est-il déjà trop tard, puisque peut-être n’aurons-nous bientôt plus l’occasion d’avoir l’occasion.


Simon Turquin