Le deuil : vivre la mort


Dessin réalisé par Jean


          La mort se conçoit comme une impossibilité, non pas parce que nous ne pouvons pas mourir mais parce que nous ne pouvons pas en faire l’expérience. La mort est l’impensable par excellence ; penser la mort revient toujours à spéculer. En revanche, nous pouvons penser à la relation que nous entretenons avec elle. La mort nous définit en tant qu’être – l’homme est un être-vers-la-mort qui donne sens à son existence en se projetant consciemment vers son propre anéantissement – et pourtant ce futur incertain nous accable, nous pétrifie même. Dans ce sentiment se cache l’angoisse de faire l’expérience d’une non-expérience, de ne plus rien sentir, d’être aspiré par le néant. Mais cet état ne sera pas car notre subjectivité ne sera plus : comment ressentir quelque chose alors même qu’on est dans l’incapacité d’être touché ? Avoir peur de la mort, du moins de la sienne, revient à avoir peur d’une situation qui, nécessairement, n’arrivera pas : nous allons bien évidemment subir la mort, mais nous ne la ressentirons pas. Voyons la mort ainsi ! une non-conscience infinie que nous ne vivrons pas.

         Pour le monde, ma mort n’est rien, n’est qu’une goutte d’eau de plus dans l’océan de l’histoire humaine. Pour le monde, ma mort n’est absolument rien, elle n’est qu’un fait minime, presque imperceptible, insignifiant. Par ma mort, rien du monde n’est perturbé : le boulanger se lèvera comme d’habitude et fera son pain ; les clients viendront acheter son pain ; ils le dégusteront avec du beurre et/ou de la confiture ; puis ils iront travailler eux aussi etc. Que nous mourions ou non, la séance de cinéma de ce soir sera maintenue… L’occupation générale des hommes contraste dès lors avec la désolation privée que peuvent ressentir les êtres endeuillés. Il faut le reconnaître : ma mort est insignifiante d’un point de vue objectif.

       L’objectivité extrême nous fait donc apercevoir notre propre mort comme une insignifiance à l’égard de l’univers et nous délivrerait, paraît-il, une sorte de sagesse dans notre face à face avec la mort. Il n’en est rien et voici pourquoi : l’être qui meurt n’est pas un être comme les autres, il est fondamentalement irremplaçable et incomparable. C’est ce que Jankélévitch appelle la primultimité de la vie : chaque vie est la première et la dernière, chaque vie ne peut qu’être qu’une fois. C’est cette existence semelfactive, c’est-à-dire qui ne se réalise qu’une seule et dernière fois, qui m’empêche de considérer ce point de vue objectif comme recevable. Prendre le point de vue global et considérer que ma mort, pour l’univers, n’est rien, ne me rend pas plus serein devant cet événement ultime qu’est la mort. Quand l’unique est en péril, comment pouvons-nous garder notre sérénité ?

        Nécessaire et incompréhensible, la mort est à la fois une évidence – on sait que l’autre est mortel – et un choc : elle est une surprise attendue. Pourquoi, à cet égard, la mort de l’autre est-elle toujours vécue comme un pur scandale ? Ce qu’il y a de choquant et de scandaleux, c’est que l’autre soit mort pour la première et dernière fois…

         Dans la mort conçue objectivement, la mort n’est pas un vécu, une expérience, mais une notion comme une autre, un concept général. Dans ma propre mort, je ne ressens pas à proprement parler la mort : je ne fais pas personnellement l’expérience de ma mort, je fais l’expérience de son attente. Toute notre vie durant, la mort n’est pas une expérience pour nous dans la mesure où elle n’est qu’attente de la mort et non la mort réalisée. La mort, donc, ne me concerne pas : elle est ce qui n’advient qu’aux autres. Je ne ferai pas l’expérience de ma propre mort : je ne peux faire l’expérience de la mort que par la mort de l’autre, et cette expérience est celle du deuil, énigme connue de tous, expérimentée nécessairement par tout le monde. La seule expérience possible de la mort est l’expérience de la mort du proche, qui devient malheur, tragédie privée. Ce qui angoisse profondément, ce n’est pas notre propre mort, inexpérimentable par principe, c’est d’expérimenter la mort en tant que vivant. Laissons, ici, la parole à saint Augustin : « De là le deuil si un ami vient à mourir, ces ténèbres de douleurs, cette douceur qui se charge en amertume, ce cœur noyé de larmes, et la perte de la vie de ceux qui meurent devenue la mort des vivants. » De même, je ne meurs jamais personnellement pour moi-même mais bien pour les autres : ce sont les autres et seulement les autres qui ressentiront ma propre mort. « Je vous laisse le pire / les larmes qu’on verse / sur la mort d’un homme » chante Mano Solo… Le pire à expérimenter n’est pas ma mort puisqu’elle est inexpérimentable : le pire est l’autre qui meurt, ou l’autre qui pleure ma mort. Ce n’est qu’à partir du deuil que nous pouvons prendre la mort au sérieux.

            Le deuil est une expérience intime mystérieuse, difficile à appréhender et à comprendre, du fait qu’elle nous installe devant l’effroyable vérité de la finitude humaine. L’être endeuillé ayant perdu un proche vit en ayant fait resurgir la terrible vérité de la mort, mort qu’il considère comme une absurdité. L’endeuillé n’a rien appris de nouveau : la mort de celui qu’il connaissait n’a fait que renforcer la certitude de cette vérité immémoriale. Mais, séparé du proche auquel il était rattaché, il est comme amputé d’un membre, d’un bout de lui-même. C’est pourquoi, souvent, il se retrouve dans un flou identitaire, perdu entre son moi et le mort qui faisait anciennement partie de lui. Et cet être vit la mort !... Mais ne serions-nous pas tous des éternels endeuillés ? Et aussi, donc, des éternels inconsolables ? Car qui n’a pas vécu la mort d’un autre qu’il chérissait, du moins qu’il côtoyait régulièrement ? A cet égard, aimer représente un risque hors catégorie : aimer, c’est s’attacher à un être, tout donner, tout recevoir, en sachant que l’aimé disparaîtra, ou que je disparaîtrai pour l’autre.

            Pouvons-nous néanmoins surpasser le deuil par un effort de la volonté ? Pouvons-nous travailler notre deuil ? S’il existe un travail de ce type, il consiste dans une perspective freudienne à détacher la libido de l’objet libidinal perdu. Ce travail prend du temps ainsi que beaucoup d’investissement car, bien que l’objet libidinal – ici le proche – soit perdu, il est conservé dans le psychisme de l’endeuillé. Même, parfois, certaines personnes tentent désespérément de garder vivante l’image de l’objet pourtant perdu à jamais…

            L’endeuillé ressent ainsi le manque de ne plus manquer à celui qui est parti : il est perdu car il n’est plus vivant pour l’autre. L’endeuillé est un mort, il vit la mort ; il est, pour le coup, un mort-vivant. Il faut dès lors saisir que le proche n’est plus, la réalité de sa mort nous sommant de retirer notre libido qui le visait. C’est ainsi que nous expérimentons le plus intensément l’irréversibilité du temps. Le deuil est par conséquent un travail à réaliser sur sa propre libido, travail qui doit aboutir à l’évacuation de l’objet auparavant désiré. L’objectif consiste à retrouver une liberté libidinale, c’est-à-dire retrouver une libido détachée d’un objet qui n’existe plus. Notons que, dans le deuil, le plus compliqué n’est pas de dire adieu au passé commun nous reliant à la personne mais sans aucun doute de dire adieu à l’avenir que nous aurions pu avoir avec celle-ci.

 

           A cet instant où notre vie bascule, « notre besoin de consolation est impossible à rassasier », mais il existe une consolation au cœur même de l’inconsolable de la mort de l’autre : la présence des autres, des autres bien vivants. Ce sont les autres vivants qui nous réapprennent à vivre sans la présence d’un autre…

          La véritable mort n’est donc pas la nôtre mais celle d’autrui. La mort de ceux que nous avons aimés devient notre propre mort ; celle-ci n’est pas physique (bien qu’elle puisse malheureusement le devenir si l’individu, dans une tristesse absolue, décide de retourner ses propres forces contre lui-même…) mais intérieure, et affaiblit à la fois la volonté et la mémoire. Lorsque nous perdons un être aimé, nous nous perdons nous-même, nous perdons notre identité. A la mort de quelqu’un, nous pleurons aussi pour la partie de nous-même qui part avec lui… Nous pleurons pour lui, nous pleurons pour nous. Répétons-le : la mort véritable ne réside pas dans notre propre mort physique mais dans le deuil, mort intérieure dont nous pouvons faire l’expérience à maintes reprises. La mort de l’autre, du proche, est une épreuve, mais aussi la preuve de notre propre existence en tant qu’être qui aime. C’est en définitive notre mortalité qui nous rap-proche. Car à quoi bon s’unir dans l’amour si notre existence persiste à travers les différents âges du monde ? A quoi bon aimer un être sans avoir l’angoisse de le perdre à tout moment ? La certitude de l’éphémère, voilà ce qui nous attache à la vie comme à ceux que nous aimons davantage que nous-même.

Jean


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