Malade de la ville ?
Image réalisée par Jules Marvin Eguilos (Unsplash)
« Vous êtes malades de la ville Paul. » Ce sont les mots de Monsieur Guérande, dit « le vieux », à Paul Kerjean, dans le film Mille milliards de dollars d’Henri Verneuil de 1982, où ce dernier y critique activement la mondialisation. Kerjean, joué par Patrick Dewaere, est un journaliste parisien connu qui enquête sur des manipulations financières de grande envergure, et qui se trouve de nombreuses fois dépassé par la tournure des événements – un informateur anonyme, des scandales, un meurtre déguisé en suicide, la découverte du passé nazi d’une entreprise américaine, les tentatives d’assassinats envers son fils et lui-même. Il trouve alors refuge, pour un temps, dans une petite ville de province, là où il a commencé son métier de journaliste, là où se trouve Guérande, joué par Fernand Ledoux, directeur du journal local. Après avoir parlé ensemble de son enquête et de la vie effrénée, excessive et plutôt désordonnée que mène Paul à Paris, ils en viennent à discuter de ses difficultés amoureuses avec Hélène, sa femme, jouée par Camille Cellier. C’est à ce moment-là que Guérande balance ces mots : « Vous êtes malades de la ville Paul. »
Ici, la ville est présentée comme le lieu des manigances, des magouilles, où tout se produit à une vitesse infernale, où tout est toujours en mouvement, où tout change rapidement et sans cesse. Guérande, qui habite de son côté à la campagne, encourage implicitement Paul à quitter la ville, à s’éloigner de l’agitation urbaine qui le rend anxieux, inquiet, préoccupé constamment, presque paranoïaque parfois. La campagne y est peinte comme un lieu paisible, où les gens se disent bonjour dans la rue avec le sourire, s’interpellent facilement, où tout est « à taille humaine ». La campagne serait en bonne santé, la ville de son côté serait malade, responsable de la bougeotte anxieuse généralisée de Paul et de la séparation avec sa femme Hélène, elle-même touchée par l’instabilité urbaine. La ville est le lieu de leur séparation, la campagne au contraire le lieu d’émergence de leur amour quand ils étaient jeunes, et même de leur réconciliation à la fin du film. On imagine, s’ils ne sont pas trop attachés à leur propre maladie, qu’ils resteront à la campagne, loin de toute cette agitation parisienne dont tout le monde se fout en province. La ville, alors, serait-elle malade et nous rendrait-elle malades ?
La ville, lieu bondé où nous sommes sans cesse sollicités, encourage l’isolement, le repli sur soi, une massification des individus, et la hausse des pathologies psychiques chez les citadins. La ville est alors perçue comme un virus, un virus qu’on attrape même quand on n’y a pas grandi, un virus qu’on peut attraper si on y reste trop longtemps, un virus qui déclencherait un mal-être généralisé sur fond de pollution brouillardeuse. La ville est également ce lieu de la décadence et du vice, ce lieu où l’on se perd dans les bars et les boîtes de nuit, à consommer diverses substances, à convoiter les corps, allant d’un désir à un autre sans discontinuer. De l’autre côté, il y a la campagne, lieu avec davantage d’espace, moins de stress, plus de convivialité et un accès direct à la nature, ou du moins ce qu’on considère comme telle. Dans ce discours, la campagne est plus proche de ce que nous sommes, de ce que nous devrions être, de ce vers quoi il faudrait tendre pour être tout à fait heureux et propager la vertu. La campagne est également vue comme un lieu stable, idéal pour bâtir une famille et avoir une vie tranquille. Enfer urbain ou paradis campagnard, à vous de choisir.
Mais le discours inverse est également possible et déjà entendu. La campagne est arriérée, incapable de changements, constituée d’individus, certes simples, mais surtout aux pensées réactionnaires, habitant à côté de champs de monoculture et faisant un usage quotidien et systématique de la voiture. La campagne est également ce lieu culturel vide, où sont absents les théâtres, les opéras, les cinémas, les librairies et les bibliothèques. De l’autre côté, il y a la ville, ce lieu où émergent les idées nouvelles, où les prochaines avancées sociales naissent progressivement, où la vie intellectuelle et culturelle fait vibrer le cœur et l’esprit, où les individus font du vélo, prennent les transports en commun et consomment bio. Bobos ou péquenauds, à vous de choisir.
Il y a sans aucun doute quelques vérités là-dedans. Mais cette séparation nette et quasiment ontologique entre la ville et la campagne n’existe pas depuis toujours et prend son origine au XIXe siècle lors de la création des villes modernes, villes utilitaires, sans horizon ni espaces verts, construites contre la nature et pour la productibilité. La distinction, réelle et perceptible, entre ville et campagne, entre enfer urbain et éden provincial, donne également lieu à une essentialisation de la ville, comme lieu nécessairement et fondamentalement contre-nature et provoquant un mode de vie pathologique.
Si la ville reste l’endroit où se produit la culture et si elle attire toujours autant, elle est de moins en moins valorisée, surtout depuis la Covid, où beaucoup d’urbains sont partis en campagne ou ont regretté de ne pas y habiter. De même cet été avec les hautes températures : lors des canicules, la ville devient littéralement un enfer, une fournaise où on peine souvent à trouver de l’ombre et de la fraîcheur. Alors que la ville était le lieu privilégié pour les individus, on assiste à un retournement des valeurs autour d’elle : la ville, espace de désir et de libération, devient progressivement peut-être l’incarnation de l’inhabitable.
Si la ville provoque, comme l’affirme Guérande, une maladie, cette maladie n’est pas inévitable. La maladie urbaine n’appartient pas en soi à la ville mais résulte de choix politiques, idéologiques, urbanistiques et architecturaux, qui empêchent ou amoindrissent le bien-vivre au sein de l’espace urbain. C’est à partir de cet état des lieux que la philosophe Cynthia Fleury et l’architecte Eric de Thoisy ont réfléchi à la mise en place d’une ville du care dans leur exposition de 2022 intitulée « Soutenir. Ville, architecture et soin ». Il s’agit d’un ensemble de réflexions et de projets possibles pour la création de villes habitables, où vie urbaine n’est pas synonyme de remise en cause de l’intégrité mentale, où la ville n’est plus seulement réservée aux personnes jeunes et dynamiques pouvant supporter la cadence. Autrement dit, il s’agit non plus de manager les espaces urbains mais de les ménager, c’est-à-dire d’en prendre soin, afin que les citadins ne soient plus malades de leur propre habitat. La constitution de nos villes n’est absolument pas figée et nous pouvons favoriser le mieux-vivre urbain par des mesures précises qui permettent à la population d’habiter autrement l’espace dans lequel ils vivent.
On peut être malade de la ville comme on peut être malade de la campagne. La distinction entre maladie de la ville et santé de la campagne peut exister dans certains cas mais il n’y a aucune légitimité de la penser comme seule réalité envisageable entre ces deux lieux de vie. La séparation ontologique que l’on peut faire entre la ville et la nature (bien que la campagne ne soit pas seulement de la nature, loin de là) ne tient pas et est à interroger. Cette réflexion nous donne l’opportunité de remettre en cause la binarité existante entre ville et nature, sous-problème du dualisme structural entre nature et culture encore largement présent dans toutes les sphères de la société. Revoir et repenser la ville, son architecture et son espace, est actuellement nécessaire, voire urgent, par rapport à l’inhabitabilité croissante de celle-ci, le dérèglement climatique et la chute du vivant.
Simon Turquin

