Rolla ou le suicide pour une courtisane


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Gervex, un parfait académicien séduit par la modernité

« Le scandale, pour un artiste, est la meilleure proclamation de la réussite ». Nul doute que ces quelques mots du chorégraphe canadien Michel Conte conviendraient parfaitement au plus célèbre des tableaux d’Henri Gervex. Rolla, inspiré du long poème éponyme d’Alfred de Musset fut en effet incriminé par l’administration des Beaux-Arts au nom de l’immoralité et de l’indécence, lui valant d’être retiré de l’exposition au printemps 1878, celui-ci à peine présenté. Et pourtant, rien ne prédestinait Gervex à subir les foudres de la censure. Reçu à l’Ecole des beaux-arts de Paris en 1871, disciple de Cabanel, médaillé du Salon en 1874 pour son Satyre jouant avec une ménade – qui sera d’ailleurs racheté par l’Etat afin d’être exposé au musée du Luxembourg – Gervex semblait suivre la voie du parfait académicien. Cela étant, Henri Gervex fît en 1876 la rencontre d’Edouard Manet ; peintre qui participera à son passage d’une peinture strictement académique vers une pratique se rapprochant de la modernité. Ainsi, les toiles de Gervex oscilleront entre l’académisme de sa formation chez Cabanel et la modernité de ses nouvelles fréquentations comptant un certain nombre d’impressionnistes ; mouvement qui, rappelons-le, n’était alors pas vu du meilleur œil par le Salon.

 

Origine littéraire du Rolla de Gervex

Dans le poème d’Alfred de Musset, Jacques Rolla est un jeune bourgeois décadent et oisif en proie à un amour passionné pour une jeune courtisane prénommée Marie, Marion ou encore Maria. Eperdument amoureux de l’adolescente se prostituant contre la misère, Rolla dépensera jusqu’au dernier sous afin de passer ses nuits aux côtés de sa belle. Cela étant, la scène peinte par Rolla décrit le lendemain d’une nuit de luxure à la suite de laquelle Jacques Rolla se trouve définitivement ruiné. Ainsi, Rolla admire une dernière fois son amante endormie avant de mettre fin à ses jours en avalant un poison. Bien plus qu’une simple représentation romantique alliant Jacques et Marie dans une commune et tragique destinée, Henri Gervex modernise le poème de Musset en peignant une réalité de la fin du XIXème siècle ; celle du jeune bourgeois tout aussi riche qu’amoureux mettant l’entièreté de sa fortune à la disposition d’une courtisane n’ayant quant à elle d’amour que pour ses finances. En effet, la fin du XIXème siècle possède cette caractéristique toute particulière d’une oscillation constante entre la montée en puissance de la pornographie et le renforcement d’un certain nombre de ligues de moralité.

 

Extrait du Rolla d’Alfred de Musset

Rolla considérait d’un œil mélancolique
La belle Marion dormant dans son grand lit ;
Je ne sais quoi d’horrible et presque diabolique
Le faisait jusqu’aux os frissonner malgré lui.
Marion coûtait cher. – Pour lui payer sa nuit
Il avait dépensé sa dernière pistole.
Ses amis le savaient. Lui-même, en arrivant,
Il s’était pris la main et donné sa parole
Que personne, au grand jour, ne le verrait vivant.
[...]
Quand Rolla sur les toits vit le soleil paraître,
Il alla s’appuyer au bord de la fenêtre.
De pesants chariots commençaient à rouler.
Il courba son front pâle, et resta sans parler

Le Rolla de Gervex 

La scène représentée par Gervex se déroule dans une chambre à coucher aux allures des plus aisées, nous plaçant dès lors dans une atmosphère propre à la bourgeoisie. Appuyé au bord de la fenêtre, sur une balustrade de fer forgé, nous percevons un homme d’une élégance décontractée – Jacques Rolla – contemplant avec un certain désespoir le corps nu d’une jeune femme – Marie – arborant quant à elle toute la légèreté d’un sommeil bercé d’innocence mis en contraste d’une pose des plus voluptueuses. La chemise entre-ouverte de l’homme tout comme l’abandon dont semble faire preuve la jeune femme étendue sur le lit suggèrent le lendemain d’une nuit d’amour. Est-ce donc pour cela que le tableau de Gervex fut censuré ? Pas vraiment. Rappelons que le nu n’a initialement aucune portée immorale en ce qui concerne la peinture académique du XIXème siècle et que le nu de Gervex est d’ailleurs en parfaite adéquation avec les nus académiques du XIXème siècle ; peinture lisse usant d’un blanc de porcelaine et fondant les parties les plus vulgaires. Or, l’élément à la source de la condamnation proférée par les apôtres de la moralité se trouve au premier plan du tableau. En effet, remarquons cette nature morte dans le coin droit de l’œuvre. C’est bien là que se trouve l’origine du dit scandale du Rolla de Gervex. En effet, nous pouvons y apercevoir des vêtements, accessoires et chaussures jetés hâtivement sur une chaise à côté du lit: une jarretière, un corset dégrafé, un jupon,  un collier de perles, un bracelet ou encore plus à gauche un escarpin pour la jeune courtisane ; un chapeau haut-de-forme pour l’homme ainsi qu’une canne ressortant des sous-vêtements de l’adolescente dénotant une disposition métaphoriquement sexuelle ; le tout garant de la posture sociale du jeune bourgeois. Le choix crucial de ce premier plan fût par ailleurs soufflé par le peintre Edgard Degas afin de souligner l’aspect érotique du tableau et de bien faire comprendre au public que la scène représentait une prostituée ayant reçu son client et non pas un simple modèle prenant la pose pour son peintre.

Si le tableau de Gervex fut refusé par les Beaux-Arts, ce dernier fut toutefois exposé trois mois durant au 41, boulevard des Capucines chez le galeriste Bague. Cela étant, l’exposition fut un tel succès que Gervex admettra lui-même dans ses Entretiens de 1924 qu’il y vit « un défilé ininterrompu de visites ». Partagé entre l’académisme de sa formation et la modernité de son temps, disciple de Cabanel et admirateur de Manet, Henri Gervex créa finalement le scandale d’une hétérogénéité ayant participé à sa renommée.

Yoann STIMPFLING