Sur l’autel sacrificiel de l’Amour


 
Crédit image : Alex IbyLigne de crédit : Unsplash

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« C'est cela l'amour, tout donner, tout sacrifier sans espoir de retour », c'est par ces quelques mots de Camus que nous entreprendrons l'étude de la dimension sacrificielle de l'amour. Par amour, nous ne considérerons pas les amourettes, aventures d'un soir ou tout autre amour qui n'a d'amour que le nom. Ainsi, nous parlerons d'Amour « avec un grand A », d'amour en tant que passion, passion la plus puissante et violente des passions humaines, qui, reliant deux êtres n'en fait plus qu'un. « Il est du véritable amour comme de l'apparition des esprits ; tout le monde en parle, mais peu de gens en ont vus ». C'est de cet amour qu'il sera question, dont La Rochefoucauld en dévoilait par cette maxime déjà si bien les spectres se faisant passer pour. L'amour, « le véritable amour », suppose la question du sacrifice, un don de sa vie à la vie, un don de la vie pour la vie. Rappelons que le terme de sacrifice renvoie étymologiquement au « fait de rendre sacré » (du latin sacrificium, sacer facere) en tant qu'offrande faite à une divinité. De fait, nous démontrerons que l'Amour est un sacrifice dans lequel l'amoureux, prenant place de dévot, se donne lui-même en tant qu'offrande à l'être aimé, sa divinité.

L'amoureux entame sa démarche sacrificiel par l'abandon de la raison. L'amour véritable est par définition inconditionnel, toute volonté de la raison réticente à la passion y étant annihilée, l'Amour n'étant disposé à de quelconques critères. N'ayant ni devoir, ni vertu, ni règles ni justice, étant dans la plupart du temps même profondément injuste, il abandonne la voix de la raison pour laisser le cœur en tant que seul orateur. La raison effacée par la malice de la passion, les volontés de la raison soumises aux volontés des passions, l'amour colore les états d'âme et élève les émotions, faisant l'éloge de la lucidité du cœur et de l'aveuglement de la raison. La raison effacée, la passion s'initie dans les failles de la réciprocité. En effet, si l'amitié suscite la réciprocité en tant que l'ami sans ami n'est pas envisageable, l'amour, quant à lui, peut-être à sens unique, l'amoureux non-aimé étant une figure si commune. Ainsi, la raison se perd dans une foule passionnée d'interrogations auxquelles la passion elle-même répond de son chagrin. La femme que je désire ne me désire pas forcément, et pourtant peut rester à jamais l'objet de ma passion. Ainsi, l'amoureux se trouve lacéré d'un potentiel rejet par lequel la raison ne suffit à pallier l'ardeur de la passion qui, sans cesse, cherchera à répondre aux terribles questions qui le rongent : « Suis-je aimé ? », « Comment ? », « M'aime-t-elle autant que je l'aime ? », tant d'interrogations qui chercheront leurs réponses à travers les offrandes que l'amoureux-dévot déposera devant l'autel de son aimé-divinité. C'est parce que l'amour n'est pas automatiquement réciproque, que l'amoureux cherche perpétuellement à l'en faire devenir. C'est parce que le plus grand effort de l'amoureux est de se faire aimer, qu'il dépose ses offrandes devant l'autel de l'amour, sous le couvert de l'altruisme dissimulant une demande égoïste de réciprocité. Comme nous l'avons exposé précédemment, l'amour sincère a cette caractéristique inhérente à sa nature qu'est l'inconditionnalité. De fait, l'amour est par définition libre et insoumis, en tant que je peux forcer l'être aimé à mimer l'amour, mais ne peux le forcer à m'aimer. L'amoureux demande alors certes la réciprocité de son amour, mais sera toujours confronté à l'insoumission des élans du cœur de l'aimé, entraînant de fait une attente de réciprocité dans la liberté la plus complète de l'objet de son amour. L'amoureux désire l'amour de l'être aimé en tant qu'autre différent de lui, libre de l'amour qu'il lui porte.

Le sacrifice de la raison en la faveur de l'aimé vient annoncer le sacrifice d'un monde entier, monde de l'homme qui pré-existe à l'amoureux. L'aveuglement de toute extériorité à l'être aimé établit un nouveau monde pour l'amoureux qui fait sien le monde subjectif de l'objet de son amour, conscient des nuances de leurs différences, tout en abattant subjectivement ces dernières. L'être aimé est alors pour l'amoureux, cette jonction des extrêmes qui retrouvent une unité, celui-ci étant considéré autre et pourtant absolument même à la fois. La réciprocité des passions s'entrecroisant entre l'amoureux et l'aimé annihile les termes mêmes de la différence en tant que les deux sujets se lient dans la constitution d'un « Nous », formant une communauté de pensées dans l'obsessionnelle unité, tous deux agissant par et pour cette même unité du « Nous » à degré cependant variable dans la naissance d'un monde subjectif commun. C'est par ailleurs la variabilité des degrés de la passion entre ces deux individus qui n'en forment plus qu'un qui inquiète et possiblement déstabilise ce nouveau monde sous l'égide de l'incertitude. Ainsi, le « Nous » se désolidarise dans la reconnaissance de la possibilité de perte de l'autre, entraînant de fait l'émergence de la jalousie, phénomène de croyance lacérant le cœur d'un mal s'alimentant par lui-même. L'amoureux retrouve alors une part de sa singularité, par la reconnaissance de l'être aimé comme autre, dans la possibilité de la perte du « Nous » constitutif de leur monde commun. Ainsi, le monde du « Nous » se forme en autarcie craintive de l'extériorité qui n'est que péril mortifère face à l’insécabilité du « Nous », crainte de la perte de l'aimé qui, par la liberté et l'inconstance de ses passions, peut partir à tout moment. Ainsi, si l'aimé vient à partir, le monde subjectif formé par la constitution du « Nous » se vide de son unité passionnelle pour tendre à la déraison de l'amoureux qui y perdure.

Ni avec toi, ni sans toi. La rupture a cette caractéristique terrible qu'elle n'est pas rupture du « Nous » en tant que monde subjectif ayant été créé, mais rupture d'une partie du « Nous », la rupture ne nécessitant en rien la réciprocité de l'abandon des passions. Ainsi, les passions se démultiplient et envahissent l'amoureux abandonné, victime sacrificiel de l'amour perdu, damné d'un amour déjà terminé et à jamais interminable, tout amour désirant durer toujours mais s'endeuillant un jour. Le départ de l'aimé est un départ de soi, en tant que nous ne faisions plus qu'un dans le monde du « Nous ». De fait, aimer l'autre c'est s'aimer soi, car l'unité du « Nous » convient à ce que ce soit moi-même que j'aime dans l'aimé en m'y retrouvant, de même que perdre l'autre c'est alors se perdre soi-même. Ainsi, la perte de l'être aimé n'entraîne pas l'amoureux délaissé dans la solitude, mais au contraire, dans une cohabitation permanente et immuable des passions mortes et des passions vivaces, spectre d'un amour trop grand à supporter pour un seul cœur détaché du monde rationnel. Mais alors que faire quand sa moitié s'en va, délaissant un monde dont l'amoureux ne peut se soustraire ? Doit-on suivre les banalités issues de l'amicalité ? « Une de perdue, dix de retrouvées », « Quand on ne peut pas avoir ce que l'on aime, il faut aimer ce que l'on a », « L'amour fait passer le temps, le temps fait passer l'amour », et tant d'autres... Nous admettrons que, si les banalités vous suffisent à « tourner la page », il est certain que l'amour n'était qu'un nom posé vulgairement sur une relation entre deux êtres. En effet, le véritable et grand Amour, c'est l'amour de bénévolence, de dévotion (pour reprendre les termes de Descartes), en opposition à l'amour de concupiscence. Ainsi, si l'amour de concupiscence relève du désir de possession égoïste considérant l'aimé comme une propriété vouée à me glorifier, l'amour de dévotion, quant à lui, suscite l'acceptation du départ de l'aimé par allégeance à son bonheur, sacrifiant sa volonté de réciprocité par dévotion à son seul bien-être, dans une perspective d'ascèse presque religieuse qui n'en finira peut-être jamais.

A la suite de ces quelques mots, revenons sur une formule que nombre d'entre nous avons déjà sans doute entendue, à savoir :  « On n'aime qu'une fois ». Alors n'aime-t-on réellement qu'une fois ? Nous conviendrons ensemble qu'il est possible d' « aimer » à plusieurs reprises des êtres différents, or, l'on aime qu'une seule et unique fois de manière véritable, sincère et innocente un seul et unique amour. En effet, rappelons-nous la conception du monde subjectif commun du « Nous » que nous évoquions précédemment. Ce « Nous », bien que passé de ses passions les plus violentes, garde une certaine place intemporelle dans le cœur de ceux qui l'ont partagé, et de fait ne les quitte à vrai dire jamais. Par conséquent, l'on peut aimer plusieurs fois et superposer plusieurs mondes subjectifs passés ou présents en nous, et bien que certains resteront plus discrets que d'autres, seul le premier amour peut se vanter d'être et d'avoir été unique dans le cœur d'un être, en tant que premier germe de la naissance d'un nouveau monde. Ainsi, un cœur est la somme des amoures perdues qui perdurent en un monde délaissé, monde dont les vestiges sont réexplorés par quelques réminiscences du passé venant défier la raison et réveiller la passion; l'amoureux murmurant alors en la faveur de l'être aimé : « que c'était comme avant, qu'il l'aimait encore, qu'il ne pourrait jamais cesser de l'aimer, qu'il l'aimerait jusqu'à sa mort». (L'Amant, M.Duras)

Yoann STIMPFLING