D’une ville à l’autre : ailleurs, comme chez soi ?


Photographie de BI ravencrow, image libre de droits. Beijing, China.


Il suffit de quelques voyages à travers les grandes métropoles européennes pour ressentir, après la jubilation du décollage,une certaine frustration. Cette frustration d’être ailleurs et pourtant, pas assez ailleurs. La quête de dépaysement, malgré quelques moments suspendus, se heurte à un sentiment de déjà-vu, voire de trop-vu. Combien de fois ai-je été déçu, espérant quelques aventures, devant le spectacle de l’uniformité ? Paris, Athènes, Barcelone, Rome, Budapest, Berlin, La Haye, et j’en passe : partout Zara, H&M, Starbucks, McDonald’s, Burger King, Mango, Ikea. La même nourriture, les mêmes produits – souvent fabriqués au même endroit, dans l’usine du monde –, les mêmes collections de vêtements, les mêmes lieux. D’un bout à l’autre de l’Europe – je ne parlerai pas ici des autres continents où j’ai rarement mis les pieds –, les voyages, de plus en plus, se ressemblent. Loin de moi l’idée d’affirmer que Paris, Athènes et Berlin sont identiques. Non, l’idée est bien plutôt de remarquer que certains espaces semblent pour ainsi dire « programmés », de sorte qu’ils nous offrent une expérience si familière que l’on pourrait presque oublier où l’on se trouve. D’une ville à l’autre, d’où vient donc cette impression d’être ailleurs, comme chez soi ? 

Ce sentiment d’uniformité, ce dépaysement qui se dérobe, je ne les connais que trop bien, à commencer par le logement. Hôtel ou Airbnb, les chambres semblent se ressembler toujours davantage. Des murs blancs ou beiges, une table en bois clair peuplant le vide d’un salon bordé par un mobilier en métal noir aux allures faussement industrielles, quelques plantes vertes – souvent artificielles – et deux ou trois images évoquant vaguement la ville avec, toujours, plus ou moins les mêmes styles graphiques. J’oubliais : sur un meuble trônent fièrement quelques tasses assorties près d’une machine à café et d’un petit récipient contenant trois ou quatre dosettes Senseo, magnanimement offertes. Tout semble disposé pour que l’on sache instinctivement comment s’installer. Une déco minimaliste et moderne, me direz-vous. J’y vois pour ma part un appartement générique, un appart’ qui ment, se faisant maladroitement passer pour un local, à l’image de mes deux-trois mots d’italien bafouillés non moins fièrement au garçon de café, le matin, sur une terrasse amalfitaine. J’ai souvent entendu dire que l’on « s’y sent comme chez soi », ce qui m’étonnait jusqu’à ce que je visite un certain nombre d’appartements et y constate une forme d’airbnbisation des foyers – car, oui, j’ai parfois l’impression que certains intérieurs imitent davantage les Airbnb que l’inverse. En effet, tout est fait pour évoquer un chez-soi, dont les traces de vie sont néanmoins absentes : ni photos de famille, ni objets accumulés au fil des années, ni la moindre touche qui pourrait révéler une once de personnalité. Curieux paradoxe que ce désir de partir ailleurs tout en espérant y retrouver un peu de chez soi…

En voilà assez pour le logement. Sortons, et allons explorer la ville ! Là encore, quel rude désenchantement. Que vous marchiez sur Oxford Street à Londres, dans la rue Neuve à Bruxelles, dans la Kalverstraat à Amsterdam ou sur la Mariahilfer Straße à Vienne, partout vous retrouverez, à quelques pas les unes des autres, les mêmes grandes enseignes : Zara, H&M et McDonald’s. Partout, leurs gros logos vous sauteront aux yeux, vous rappelant votre quotidien – à vous, Mulhousiens, par exemple, qui ne connaissez que trop bien la rue du Sauvage pour vouloir la retrouver en vacances.

  En commençant à rédiger ce texte, je suis tombé sur un article du journaliste Kyle Chayka publié dans The Verge en 2016, « Welcome to AirSpace », qui proposait le terme « AirSpace » pour désigner ces cafés, logements et espaces de travail qui adoptent des codes esthétiques similaires à travers le monde. Il souligne un paradoxe particulièrement intéressant : ces établissements ont beau être indépendants, beaucoup tendent à converger vers une même esthétique. À ce sujet, Chayka raconte qu’une artiste et designer, Laurel Schwulst, a parcouru les annonces Airbnb du monde entier afin de trouver de l’inspiration pour son propre appartement. Les intérieurs mis en location deviennent alors des modèles possibles pour ceux que l’on habite. Ne cherchez plus : les plateformes sont entrées au panthéon des maîtres du goût.  

  Le voyageur n’est évidemment pas sans responsabilité. Il y a un curieux paradoxe à voyager en quête de singularité tout en s’assurant que l’endroit choisi corresponde à ses habitudes. Oui. Ne le nions pas. La crainte de tomber dans un attrape-touriste et les multiples déceptions de nos précédentes expériences aventureuses nous poussent à planifier toujours plus, jusqu’au choix des restaurants, parfois des mois à l’avance. Je ne peux résister à l’envie de partager avec vous un souvenir de Cracovie qui illustre bien mon propos. À la recherche d’un bon restaurant dans lequel dîner le soir même, nous consultons quelques applications de recommandations et repérons un établissement qui nous plaît. Aussi naïfs qu’enjoués à l’idée de partager un bon moment dans un cadre qui plus est agréable, nous appelons le restaurant afin de réserver. Vous l’avez deviné : la serveuse m’indique qu’il faut réserver plusieurs mois à l’avance. En naviguant sur quelques blogs de voyage, je remarque alors que plusieurs voyageurs racontent avoir réservé tous leurs repas avant leur départ, immédiatement après avoir réservé leur vol et leur logement. Réglé comme une horloge, à l’image d’un quotidien répétitif, le voyage peut alors se dérouler en toute quiétude. Un café inconnu devient rassurant, et parfois même excitant – à en croire les files d’attente –, pour peu que ses photographies correspondent à une esthétique familière et permettent d’anticiper l’ambiance, le menu et le cadre, voire le cliché que l’on pourra en publier sur Instagram. Une question reste en suspens : savons-nous encore laisser une place à l’imprévu ?

Il ne s’agit pas tant d’interroger le bon ou le mauvais goût supposé de ce décor que notre vision du voyage, profondément modifiée par la présence du smartphone dans nos vies. Je me souviens des étés passés en Espagne, avec mes parents et mon frère. Le voyage supposait un effort, un effort volontaire, mais un effort quand même. Dans la voiture, le regard de mon père oscillait entre la route, les panneaux de direction et une carte routière sagement posée sur le tableau de bord. Ma mère tenait entre ses mains un dictionnaire franco-espagnol et nous enseignait les quelques mots essentiels à la vie quotidienne. Mon frère et moi admirions le paysage, entre quelques siestes et disputes enfantines au gré des Twingo croisées sur la route – les garçons des années 2000 sauront de quoi je parle. Arrivés sur place, mes parents s’adressaient à mille et une personnes, dans un mélange de français, d’allemand et d’espagnol. Nous demandions notre chemin, des conseils pour manger ou nous garer, de l’aide pour traduire un menu. Nous hésitions devant la porte d’un bâtiment sans trop savoir ce qui nous attendait à l’intérieur et nous demandions conseil aux habitants sur les choses à voir, les plages les plus agréables, l’heure d’un feu d’artifice…

Oui, je suis nostalgique de ces moments d’incertitude qui ouvraient bien souvent une conversation. Aujourd’hui, lorsque je demande ces informations à un passant, il m’arrive de percevoir une certaine forme de suspicion dans son regard. Le smartphone rend le voyage plus facile : Waze pour le trajet, Traduire pour les menus, Booking ou Airbnb pour la réservation du logement, Tripadvisor pour « Les 10 choses à faire incontournables à […] », TheFork pour « Les 10 meilleurs restaurants à […] ». Bref, vous avez compris l’idée, d’autant plus que vous, lecteur, vous y reconnaissez peut-être. Ces applications nous rendent la vie plus facile, certes, mais je ne suis pas certain que l’humain recherche toujours, à travers le voyage, la facilité – cette facilité qui, trop souvent, est pourvoyeuse d’occasions manquées.

  Ce constat n’est pas sans me rappeler un entretien de Marc Augé publié le 5 novembre 1991 dans Le Monde[1], que je citais déjà dans un précédent article. Selon Augé, la perte du contact et la raréfaction des relations humaines peuvent contribuer à transformer certains « lieux » en « non-lieux ». Tandis que le lieu anthropologique se comprend à travers les identités, les relations et l’histoire qui s’y inscrivent, certains espaces sont quant à eux surtout organisés pour le passage et l’accomplissement d’une fonction particulière. Aucune fatalité cependant, car cette distinction dépend aussi des usages. Des liens peuvent se former pour certains dans un espace qui reste, pour d’autres, un non-lieu. Je pense notamment aux artistes de rue et aux habitués qui s’arrêtent pour les écouter : jusque dans les couloirs du métro, un lieu de passage peut devenir, pour certains, un lieu de rendez-vous.

Dans son entretien, Marc Augé décrit d’ailleurs l’expérience du métro comme une « coexistence des solitudes ». En effet, les voyageurs sont proches, parfois pressés les uns contre les autres, sans que cette proximité produise nécessairement un échange. Je me souviens très bien de ma première expérience du métro parisien. Quand j’étais enfant, mes parents m’ont appris à toujours dire bonjour lorsque mon regard croisait celui d’une autre personne, connue ou non. En voiture, j’entendais souvent les anciens dire d’une personne croisée en sens inverse qui n’avait pas levé la main de son volant pour les saluer : « Elle est fière. » Même si elle n’avait tout simplement pas eu le temps de reconnaître leur voiture. Bref. À dix-huit ans donc, je prenais le métro pour la première fois et m’installais face à une dame d’une bonne soixantaine d’années. Nos regards se sont croisés. Je lui ai offert un sourire accompagné d’un bonjour. Elle a haussé les sourcils, d’un air mi-étonné mi-ahuri. Elle ne m’a pas dit bonjour. Je ne le savais pas encore, mais j’avais tenté de briser cette « coexistence des solitudes »… quel culot ! Dans son entretien, Marc Augé remarque que des incidents suffisent à rétablir la communication, tandis que le fonctionnement ordinaire du trajet permet à chacun de poursuivre sa route sans s’adresser à personne. Mon bonjour avait été un incident raté. Tant pis : elle était sans doute trop fière.

Attention, je ne cherche aucunement à condamner l’anonymat urbain. Il va de soi que l’on peut apprécier de lire tranquillement, de laisser vagabonder ses pensées au gré des stations qui défilent sous nos yeux et de traverser la ville sans avoir à se raconter. La solitude est parfois volontaire et, comme l’affirme Augé, rien ne dit que les personnes seules dans ces espaces soient malheureuses. Quoi qu’il en soit, ce métro était alors pour moi l’un de ces « non-lieux ». On serait tenté de penser que les non-lieux sont des lieux de la banalité du quotidien, des lieux de passage que l’on traverse surtout pour se rendre quelque part. Et pourtant, comme l’observe Augé, même les monuments les plus célèbres peuvent être vécus comme des non-lieux, malgré la singularité manifeste que leur donnent leur histoire, leur situation et leur architecture. Nos voyages ne rappellent que trop souvent un mauvais téléfilm : les acteurs et le cadre ont beau changer, le scénario reste le même. Voir une photographie, partir, retrouver le lieu exact, chercher le meilleur angle pour prendre à son tour la même photo, puis repartir avec le sentiment du devoir accompli. L’uniformisation concernerait alors notre rapport au lieu, lorsque notre visite devient une succession d’étapes dont chacune confirme que l’on était bien là. C’est du moins la sensation que j’ai éprouvée lors de ma visite du Vatican, il y a quelques années : après avoir réservé un créneau de visite, nous nous sommes laissés guider par une succession de barrières tout en étant pris dans le flot de la foule. Cette marée humaine – dont nous faisions partie – nous a conduits jusqu’à la chapelle Sixtine où nous avons reconnu le plafond de Michel-Ange avant de repartir. Sur le trajet, je ne me souviens d’aucun échange et, le plus étonnant, je n’ai pas trouvé l’occasion de me recueillir…

N’incriminons pas le touriste, ce serait trop facile. Nous sommes nombreux à suivre ces habitudes, et bien des avantages de notre époque, justement, nous permettent de voyager ou du moins de voyager davantage. Préparer notre voyage nous aide à profiter d’un séjour court et à en prendre plein les mirettes, notamment quand les congés sont limités. On voyage plus, mais on voyage différemment. En réalité, nos petites escapades urbaines se construisent avant tout avec le temps et les moyens dont nous disposons. Nos TOC touristiques seraient-ils ainsi en partie une affaire de temps ? Pas assez de temps pour l’imprévu, pas assez de temps pour ce qui ne présente pas un intérêt approuvé par les différentes communautés de voyageurs, pas assez de temps pour les conversations qui prennent du temps, pas assez de temps pour l’errance dans des quartiers qui ne promettent rien de remarquable. Aliénés par des objectifs de productivité, obsédés par l’idée de rentabiliser chaque instant, nous, touristes, risquons de transformer jusqu’aux plus hauts lieux de notre civilisation en non-lieux.

Qu’est-ce donc que voyager en un lieu ? Qu’est-ce que découvrir un lieu étranger ? Pour penser ce qui fait encore lieu, peut-être faut-il déplacer notre regard vers des pratiques moins spectaculaires. Effectuer un trajet régulier, tous les matins, en prenant le temps d’aller boire un café dans le même établissement. Il ne s’agit plus de retrouver ses habitudes, mais d’en faire naître au contact d’un lieu. S’installer et observer, ou, pour les plus téméraires, engager la conversation, sans la forcer, avec les autres clients : prendre part, simplement, à la vie du café. Ce qui nous manque, c’est un peu d’humilité face à la vie des autres, de l’attention, et même, pour emprunter au titre de Kundera, de la lenteur. Plus facile à dire qu’à faire, j’en conviens. Peut-être pourrions-nous commencer par laisser une matinée sans programme ? Quoi de mieux pour observer la singularité d’un lieu que de s’y promener longuement, sans objectif, et d’errer dans les rues en laissant l’atmosphère infléchir notre humeur ?
En voyage, je n’ai jamais tant senti un lieu qu’en marchant plusieurs jours à travers les rues de Naples, fréquentant les cafés, le front de mer, les places publiques et le Teatro di San Carlo, observant les habitants le matin, lorsque les fournisseurs livrent les épiceries ou encore lorsque les retraités se retrouvent, chaque jour, sur la minuscule plage de Mappatella. Ces petites scènes de rue n’ont rien d’extraordinaire, et c’est peut-être pour cela qu’elles nous font nous sentir en un lieu réel.

Yoann Stimpfling


[1] Marc AUGÉ, « L’illusion idéologique est aujourd’hui du côté de ceux qui disent : voilà, tout est accompli ! », Le Monde, 5 novembre 1991.


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