Edward Hopper : la solitude des villes

Edward Hopper, Nighthawks, 1942.

« […] N’es-tu pas là, tremblant, vacillant, épouvanté, entre ce ciel et cette terre, entre tous ces mondes si haut et toutes ces âmes si bas, entre ces paradis et ces enfers, entre ces étincelles et ces pierres, et ne te demandes-tu pas quel est le formidable briquet qui fera jaillir de ces cailloux des constellations ? »

Victor Hugo, L’Aquarium de la nuit, éditions Intérférence, p.21.

Loin de représenter des personnages héroïques ou des scènes extraordinaires, la naissance du mouvement réaliste amène avec elle l’intérêt nouveau pour les individus ordinaires, ceux de la vie de tous les jours, ces regards que l’on croise en sortant de chez soi, en traversant la ville, au travail, dans les transports en commun, les restaurants, les cafés, les bibliothèques, les musées, autant de lieux du quotidien que l’on fréquente tous lorsqu’on habite un même lieu : la ville.

Près d’un siècle après la naissance du réalisme, Edward Hopper (1882-1967) peint à son tour des scènes ordinaires : une chambre, une rue, une station-service, un restaurant.

Ainsi, à première vue, il n’est en rien surprenant que Nighthawks (1942) représente une scène assez banale : un café ouvert tard dans la nuit, une rue déserte, quelques clients assis au comptoir, un café fumant, un autre froid, une cigarette, un serveur. Pourtant, de même qu’un lecteur se doit d’être actif dans sa lecture, celui qui observe le tableau se doit de l’être aussi. En effet, quelque chose nous met mal à l’aise : les personnages sont proches les uns des autres, mais ils semblent profondément absents, repliés quelque part aux confins d’eux-mêmes. L’homme et la femme assis côte à côte ne se regardent pas ; leurs mains semblent se toucher et pourtant, lorsque l’on regarde attentivement, à peine se frôlent-elles. Simple inadvertance ou intention recherchée ? Mais peut-être que toute l’idée d’Hopper se trouve dans ces deux mains qui ne se toucheront pas, dans ce contact manqué, empêché, de même que Michel-Ange retire la possibilité au doigt d’Adam de toucher celui de Dieu.

Un troisième client, de dos, éloigné du couple, n’ayant pas retiré son chapeau, par volonté peut-être de ne pas être regardé, de rester celui dont le visage n’aura pas été découvert, reste assis, seul dans son silence. Le serveur cherche peut-être, quant à lui, un contact que les autres ne sont pas prêts à lui donner ; alors, lui aussi, renonce à l’échange, se tait. Cette impression est d’autant plus renforcée par le contraste entre la lumière du café et l’obscurité de la ville. À l’intérieur, les personnages sont visibles grâce à cette lumière jaune ; à l’extérieur, la rue est déserte, silencieuse, sombre. Et cette absence de porte extérieure pour accéder à ce café : impossible de savoir comment y entrer, comment en sortir. Ils sont simplement là, au sein de ce café, donnant presque l’impression d’être dans un aquarium de nuit.

« L’obscurité nocturne est pleine d’un vertige. Qui l’approfondit s’y submerge et s’y débat.»

Victor Hugo, L’Aquarium de la nuit, éditions Intérférence, p.15.

Il semble donc que, loin d’être une simple œuvre représentative du quotidien, celle-ci illustre bien plus le sentiment que nous avons tous déjà ressenti au cours de notre vie : la solitude. Peut-être que celle-ci nous a été imposée, peut-être qu’on la choisit nous-mêmes, mais la solitude est un sentiment particulier, paradoxal, en ce sens que l’on peut être entouré de centaines, de milliers de personnes, marcher dans une foule noire de monde et ressentir pourtant, en son sein, ce sentiment étrange d’être un fantôme passant sous les réverbères. Tous les éléments sont présents dans ce tableau : la lumière, les bâtiments, les quelques noctambules, mais tout aussi y est absence, soustraction du monde extérieur et silence, comme si le temps s’était suspendu. L’effet de cette peinture est semblable à celui d’une photographie qui aurait figé furtivement un instant que nous pouvons contempler un siècle plus tard. Rien n’a changé, et cette scène criante de vérité se retrouvera encore dans tous les lieux d’une vie.

La situation dépasse donc largement l’Amérique des années 1940. Sans doute que, si l’on devait rapprocher cela de notre époque, cette scène serait peinte dans un transport en commun. Des millions de personnes utilisent les bus, le tramway ou encore le train. On rentre, le temps d’un trajet, chacun sort à des destinations différentes, les téléphones en main, les écouteurs dans les oreilles. On passe parfois trente minutes sans jamais avoir échangé un seul regard, sans jamais avoir quitté des yeux son écran. Et en même temps, croiser le regard de l’autre, c’est déjà un début de conversation : que dire, que faire ? Comment traverser cette barrière, comment initier un contact avec celui qui nous est inconnu ? Alors on renonce, on apprend à se taire, on écoute des paroles dans les écouteurs pour avoir l’impression que quelqu’un est là avec nous, on regarde des films et on ne se parle plus ; dans le salon, chacun travaille de son côté. On se réunit pendant les fêtes et puis c’est un trop-plein, toute cette interaction sociale d’un coup. On parle de rien, parfois de tout. Surtout de rien.

Si la ville est un lieu de possibles, de culture, de rencontres, d’extase, de joies partagées, elle présente aussi un tout autre versant pour d’autres. En effet, combien sont ceux qui, pensant trouver de la compagnie, n’ont trouvé qu’eux-mêmes ? La ville moderne rassemble les individus ; elle devrait créer des contacts, des échanges de regards, du dialogue, un rapprochement physique, et pourtant, c’est tout l’inverse qui se passe : ne pouvant les rassembler, elle les éloigne encore plus. C’est alors qu’un matin, nous entrons dans un café pour être tout seul à plusieurs.

Ainsi, la ville peut rapprocher les individus dans l’espace, mais elle ne garantit pas nécessairement qu’ils se rencontrent réellement. Alors, il arrive parfois qu’on habite une ville pour éviter d’habiter sa propre solitude.

Nina Kasaeva

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