Parole amoureuse et apparence dans Belle du Seigneur : de l'échec de la parole amoureuse à la victoire du signe
Loin du topos traditionnel de la rencontre amoureuse, Albert Cohen détourne les codes romanesques en mettant en scène, dès le début de Belle du Seigneur, une rencontre fondée sur le travestissement et la dissimulation. Cette scène inaugurale fait du déguisement un véritable instrument de révélation. En effet, loin de masquer la vérité, il met à nu la nature profonde des sentiments de Solal à travers ses paroles et interroge les fondements mêmes de l'amour.
Solal se déguise : le masque cache, il dissimule, et pourtant, dans cette scène, il devient paradoxalement un instrument de révélation. En renonçant à son identité sociale et à son apparence séduisante, Solal cherche à éprouver la sincérité du sentiment amoureux.
Aux yeux d'Ariane, cependant, Solal n'est plus qu'« un fou », un « édenté ». Sa réaction est compréhensible : un inconnu s'introduit dans l'intimité de sa chambre et envahit brutalement son espace privé. Dans un tel contexte, elle n'est sans doute pas en mesure d'accueillir une déclaration d'amour, aussi sincère soit-elle. La peur et le sentiment d'intrusion prennent naturellement le pas sur l'écoute de la parole.
Toutefois, cette explication ne suffit pas. Sans ce déguisement, la situation aurait-elle réellement été différente ? Rien n'est moins sûr. Certes, Ariane aurait sans doute reconnu Solal et ne l'aurait pas rejeté avec la même violence. Mais son adhésion aurait alors reposé sur tout ce qui fait la puissance de séduction de Solal : sa beauté, son charisme, son prestige diplomatique et son statut social. Le déguisement retire précisément ces médiations. Dépouillé de ses attributs, Solal devient méconnaissable ; il se présente lui-même comme un simple « domestique » lorsqu'il raconte sa rencontre avec Ariane.
Ainsi, celui qui domine habituellement par la démonstration de sa puissance, accepte de descendre au plus bas de l'échelle sociale afin de mettre à l'épreuve une parole qui ne puisse plus s'appuyer sur le pouvoir de l'apparence. L'échec de cette tentative suggère alors que la parole amoureuse, lorsqu'elle est privée du prestige de celui qui la prononce, perd une grande part de son efficacité. Dès lors, le langage seul ne semble pas pouvoir susciter l'amour, il demeure étroitement dépendant du visage qui le porte et de la position sociale qui lui confère son autorité.
Eh oui, car, comme on l’a vu précédemment dans un autre article, l’habit parle et en dit bien plus qu’on ne le pense. Solal est dépourvu de tout, sauf de ses mots. C’est une expérience bien cruelle qu’il impose à Ariane, mais aussi à lui-même. Cet être qui ne sait véritablement aimer et qui n’a jamais été aimé pour son âme seule est tout autant en quête d’un amour absolu qu’Ariane. Ainsi, Solal tente de dissocier la parole de l’apparence afin de vérifier si une âme peut être aimée pour elle-même. Or, Ariane n’entend pas véritablement cette parole, parce que le corps qui la porte lui inspire d’emblée répulsion et méfiance. Pourtant, le discours de Solal est d’une grande beauté et dresse un portrait élogieux d’Ariane.
« - Au Ritz, un soir de destin, à la réception brésilienne, pour la première fois vue et aussitôt aimée, dit-il, et de nouveau ce fut le sourire noir où luisaient deux canines. Moi, pauvre vieux, à cette brillante réception? Comme domestique seulement, domestique au Ritz, servant des boissons aux ministres et aux ambassadeurs, la racaille de mes pareils d'autrefois, du temps où j'étais jeune et riche et puissant, le temps d'avant ma déchéance et misère. »
Albet Cohen, Belle du Seigneur, Gallimard, p.37.
« En ce soir du Ritz, soir de destin, elle m'est apparue, noble parmi les ignobles apparue, redoutable de beauté, elle et moi et nul autre en la cohue des réussisseurs et des avides d'importances, mes pareils d'autrefois, nous deux seuls exilés, elle seule comme moi, et comme moi triste et méprisante et ne parlant à personne, seule amie d'elle-même, et au premier battement de ses paupières je l'ai connue. C’était elle, l'inattendue et l'attendue, aussitôt élue en ce soir de destin, élue au premier battement de ses longs cils recourbés. Elle, Boukhara divine, heureuse Samarcande, broderie aux dessins délicats. Elle, c'est vous. »
Albet Cohen, Belle du Seigneur, Gallimard, p.37-38.
« Les autres mettent des semaines et des mois pour arriver à aimer, et à aimer peu, et il leur faut des entretiens et des goûts communs et des cristallisations. Moi, ce fut le temps d'un battement de paupières. Dites-moi fou, mais croyez-moi. Un battement de ses paupières, et elle me regarda sans me voir, et ce fut la gloire et le printemps et le soleil et la mer tiède et sa transparence près du rivage et ma jeunesse revenue, et le monde était né, et je sus que personne avant elle, ni Adrienne, ni Aude, ni Isolde, ni les autres de ma splendeur et jeunesse, toutes d'elle annonciatrices et servantes. Oui, personne avant elle, personne après elle, je le jure sur la sainte Loi que je baise lorsque solennelle à la synagogue devant moi elle passe, d'ors et de velours vêtue, saints commandements de ce Dieu en qui je ne crois pas mais que je révère, follement fier de mon Dieu, Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, et je frissonne en mes os lorsque j'entends Son nom et Ses paroles. »
Albet Cohen, Belle du Seigneur, Gallimard, p.38.
Ariane devrait être flattée, mais elle ne peut éprouver que de l’horreur devant l’apparence de celui qui parle :
« Il s'arrêta, la regarda, et ce fut encore le sourire vide, abjection de vieillesse. Elle maîtrisa le tremblement de sa jambe, baissa les yeux pour ne pas voir l'horrible sourire adorant. Supporter, ne rien dire, feindre la bienveillance. »
Albet Cohen, Belle du Seigneur, Gallimard, p.38.
Solal a parfaitement conscience de tout cela, mais il ne peut s’empêcher d’aller jusqu’au bout de sa déclaration.
Mais ce passage n’est pas sans faire écho à celui qui surviendra bien plus tard dans le roman. Lorsqu’Ariane découvrira Solal sous son véritable visage, celui d’un homme réunissant tous les attributs de la séduction, tant physiques que sociaux, celui-ci lui adressera presque mot pour mot le même discours, voire un discours encore plus terrible lorsqu’il exposera méthodiquement les ressorts de la conquête amoureuse. Or, cette fois-ci, Ariane se montrera pleinement réceptive.
« A la réception brésilienne, murmura-t-il, pour la première fais vue et aussitôt aimée, noble parmi les ignobles apparue, toi et moi et nut autre en la cohue des réussisseurs et des avides d'importances, nous deux seuls exilés, toi seule comme moi et comme moi triste et de mépris ne parlant à personne, seule amie de toi-même, et au premier battement de tes paupières, je t'ai connue, c'était toi, l'inattendue et l'at-tendue, aussitôt élue en ce soir de destin, élue au premier battement des longs cils recourbés, toi, Boukhara divine, heureuse Samarcande, broderie aux dessins délicats, ô jardin sur l'autre rive. Comme c'est beau, dit-elle. Personne au monde n'a jamais parlé ainsi, dit-elle. Les mêmes mots que le vieux, pensa-t-il, et il lui sourit, et elle adora son sourire. Les mêmes mots, mais le vieux n'avait pas de dents, et tu ne l'entendais pas, pensa-t-il. »
Albet Cohen, Belle du Seigneur, Gallimard, p.340.
Ainsi, Solal demeure conscient qu’il est aimé non seulement pour son âme, mais également pour la chair qui l’enveloppe et pour la position sociale qu’il occupe. Rien d’étonnant, puisque le désir d’Ariane naît lui aussi du fait qu’il ne peut détacher son regard d’elle lorsqu’il l’aperçoit pour la première fois, tant sa beauté le saisit immédiatement. Cohen montre ainsi que l’amour humain est toujours médiatisé par une série de signes — la beauté, les vêtements, la voix, le maintien, l’âge, l’origine supposée, le rang social, etc. Bien que le locuteur soit exactement le même, la réception de son discours change intégralement, ce qui révèle le caractère profondément théâtral, artificiel, voire performatif de la séduction.
Il y a dans cette scène un véritable échec de la parole, dans la mesure où la déclaration amoureuse demeure impuissante parce qu’elle est portée par une apparence socialement discréditée. Le déguisement que revêt Solal retire à son discours toute autorité avant même qu’il ne soit entendu. Si le logos est convaincant, l’ethos de Solal, en revanche, ne l’est pas : la force du discours est irrémédiablement annihilée par l'image de celui qui le prononce.
Nina Kasaeva

