Quand l’habit parle
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Dans un précédent article, nous rappelions que la parole constitue le propre de l’homme. Pour autant, les mots ne sont pas ses seuls moyens d’expression. Il existe une autre manière de se dire au monde, antérieure à la première syllabe prononcée ou à la poignée de main échangée : l’habillement. Oui, l’habit parle. Au premier regard, il trahit une intention ou suggère une identité. Le vêtement ne se limite pas à l’utile, au fonctionnel ; il marque la frontière entre le corps et la cité, entre la vérité et la fiction. Ainsi, le vêtement est vérité lorsqu’il affirme quelque chose de celui qui le porte ; il devient fiction lorsqu’il permet à celui qui l’enfile de mettre en scène un autre lui, de se projeter dans une identité qui n’est pas la sienne. A l’image de la parole, le vêtement sert tout et son contraire : on s’habille pour être au monde et, parfois, pour s’en dissimuler. Autrement dit, le vêtement oscille sans cesse entre vérité et mensonge.
On entend souvent que « l’habit ne fait pas le moine ». Ce mantra trouve généralement sa place non loin de son corollaire : « l’argent ne fait pas le bonheur ». Il me semble que ces expressions sont incomplètes et qu’on devrait y ajouter ceci : « … mais il y contribue fortement ». Le vêtement est un langage qui, en tant que tel, possède des règles. Les relativistes peuvent bien geindre : l’expérience sincère du quotidien n’a de cesse de les rappeler à l’ordre. Un gamin comprend, dès son plus jeune âge, que l’habit épouse la circonstance dans laquelle il est porté. Il sait que l’habit du dimanche n’est pas un vêtement parmi d’autres, et que son port est réservé à des événements qui exigent une attention particulière. Une noisette de gel dans les cheveux, des chaussures propres – dont la primeur monochromatique ne résistera pourtant pas longtemps à l’appel d’une partie de foot sur le parking de la salle communale – et déjà l’enfant perçoit l’illustre journée qu’il s’apprête à vivre. L’habit ne fait pas le moine, certes ; mais il participe de son apparition. Qui songerait à se rendre à un mariage en tongs, short de bain et marcel ? Une telle tenue serait perçue comme une offense, non parce qu’elle transgresse une règle arbitraire, mais parce qu’elle nie l’importance de l’événement. L’habit du dimanche est un gage de respect ; il est une manière de dire sans parler et d’honorer sans discours. Il existe en l’homme une sorte de croyance en la beauté, une certaine religiosité du beau que l’on célèbre à chaque événement. Enterrement ou anniversaire, mariage ou divorce : le beau est spontanément associé aux moments qui comptent. Pour en être digne, il faut se faire beau. Pourquoi, dès lors, la beauté, lorsqu’elle s’invite dans l’ordinaire, devient-elle suspecte ?
Depuis Brummell, le costume est reconnu comme l’habit qui met le plus en valeur un homme. Pourtant, son port, en-dehors des professions codifiées, inspire davantage de méfiance que d’admiration. C’est comme si le monde du travail avait excommunié le costume du vestiaire du temps libre. Si la vie sociale poussait encore, il y a peu, à se présenter avec soin au regard d’autrui, un phénomène inverse s’est imposé : celui qui se distingue par son élégance est désormais perçu comme un provocateur.
J’ai toujours éprouvé, pour ma part, une admiration instinctive pour les silhouettes élégantes. J’aime voir des hommes et des femmes apprêtés peuplant les avenues et participer, à leur échelle, à la mise en beauté du monde. Lorsque je croise une personne élégante, par son habit et ses manières, j’ai parfois l’impression de l’entendre me murmurer, par une sorte de télékinésie bienveillante : « Je me suis apprêté ce matin afin de rendre ta journée plus belle ». Ceux qui méprisent l’élégance ne font souvent que masquer une gêne plus profonde : la conscience obscure de leur propre renoncement. Ils redoutent que l’élégance d’autrui ne révèle, par contraste, leur paresse, leur désengagement et leur refus de participer à la mise en beauté du monde commun. Alors, pour se disculper de leur faute, ils transforment la négligence en vertu et la médiocrité en norme. C’est en ce sens que je perçois l’étrange forme de contrôle social inversé qui caractérise notre époque : la dignité y est suspecte, tandis que la désinvolture est encouragée. Le Chouan des villes, dans un essai sobrement intitulé L’Homme classique, formule une remarque éclairante à ce sujet :
De même, on pardonne plus facilement à l'extravagance qu'à l'élégance. L'extravagance vous situe d'emblée dans une sphère inaccessible à la critique. L'original fait sourire mais l'homme élégant inspire la méfiance : c'est un prétentieux, c'est un vaniteux, c'est un être superficiel. Mais juger en ces termes, n'est-ce pas faire preuve soi-même d'une superficialité sans nom ? Des préjugés stupides obligent l'homme élégant à réprimer ses désirs. Il rêve bien quelquefois de passer outre, mais son amour-propre le retient. Il a du respect humain. Il se contente alors d'audaces sages histoire de voir jusqu'où on l'autorisera à aller sans être rejeté...[1]
L’original amuse ; l’homme élégant inquiète. L’homme élégant, lui, témoigne d’une forme de magnanimité : il supporte les regards de ses détracteurs, pardonne les offenses et adapte ses désirs pour ne pas froisser la foule. La condamnation contemporaine de l’élégance ne peut être comprise sans être mise en rapport avec le règne de la mode, qu’Oscar Wilde qualifiait en ces termes :
Or, lorsqu'il a dit le mot mode, il a mentionné ce qui est le grand ennemi de l'art dans ce siècle, comme dans tous les siècles. La mode repose sur la folie. L'art repose sur la loi. La mode est éphémère. L'art est éternel. En effet, qu'est-ce qu'une mode ? Une mode n'est qu'une forme de laideur si insupportable que nous devons la modifier tous les six mois ! Il est clair que si elle était belle et rationnelle, nous n'altérerions rien de ce qui conjugue ces deux qualités rares.[2]
La mode apparaît ainsi comme l’ennemi irréductible de l’art, entendu comme idéal de beauté rationnelle. Fondamentalement irrationnelle, elle ne progresse qu’au gré des caprices d’un marché perpétuellement renouvelé afin d’entretenir le profit des industriels – ces maîtres contemporains de la parole qui manipule les foules. La pensée d’Oscar Wilde rejoint ici celle de Walter Benjamin qui, dans son essai intitulé Sur la mode, comparait le mouvement de la mode au « bond du tigre dans le passé[3] », afin de rendre compte de son rapport paradoxal au temps. Le ballet du recyclage incessant des formes anciennes nourrit le désir présent et répond à l’injonction capitaliste au changement et à la consommation.
La mode n’a que faire du beau. Elle impose ce qui doit être désiré, quitte à pousser les extrêmes et à emprunter au vulgaire. C’est ce que décrit Frédéric Spinhirny dans Le privilège beau, cet impensé, lorsqu’il évoque le détournement des codes vestimentaires par une partie des classes supérieures, qui « se réapproprie régulièrement le goût du vulgaire pour en détourner les codes, voire pour expier la culpabilité d’être trop éduquée [4]». En témoigne l’adhésion de certains hipsters et autres bobos à la marque Lidl, dans une forme de dérision ambiguë des classes populaires, allant jusqu’à l’achat en ligne de chaussures vendues douze fois leur prix initial. S’habiller « comme un pauvre », voilà ce qui se joue : un grimage social où le règne du kitsch devient une plaisanterie mondaine des CSP +. On pourrait également évoquer la transformation de la marque Balenciaga, passée des robes baby doll et des manteaux cocon de Cristóbal Balenciaga à la Balenciaga Bouncer de Demna Gvasalia, directeur artistique de la maison jusqu’à ce que Pierpaolo Piccioli prenne sa relève en juillet 2025. C’est d’ailleurs sous la direction de Demna que la marque de prêt-à-porter streetwear Vetementss’est illustrée par le détournement du logo DHL, apposé sur un t-shirt vendu 649 euros. Presque identique à l’uniforme réel d’un livreur, cet habit constitue un parfait exemple de violence symbolique. Ce logo, assigné à un travail subalterne, associé à la pénibilité et à la mondialisation, produit une double lecture selon celui qui le porte. Lorsque le livreur endosse un uniforme qui l’assigne à son travail, le bobo, lui, se définit par sa liberté en citant le monde ouvrier sans jamais y être assigné. Le signe populaire est alors esthétisé parce que vidé de sa contrainte. C’est une esthétisation de l’aliénation dont se revendiquent les gagnants de la mondialisation, qui se permettent d’en rire. Cette ironie agit comme une immunisation morale : une manière d’expier symboliquement sa participation au capitalisme mondialisé par les instruments mêmes de ce capitalisme cynique. Lorsque le bobo croit défendre un geste subversif en disant : « Regardez la condition du travailleur » – si tant est qu’il y pense réellement –, il affirme en réalité : « Regardez ma liberté de jouer avec cette condition ; pas mal mon déguisement, non ? ». Le signe est arboré sans en subir le poids : corps fatigué, précarité économique, conditions de travail difficiles... Comme l’annonçait Baudrillard, le signe a remplacé la réalité. Les vêtements ne renvoient plus à un monde vécu, mais à un univers de marques et de slogans.
Dans son Traité de la vie élégante, Balzac, citant Émile de Girardin, définissait celle-ci comme « la noblesse transportée dans les choses[5] ». L’élégance n’est pas un caprice esthétique mais une manière de rendre visible une hiérarchie de valeurs, une vision du monde. A l’inverse, la mode détruit toute hiérarchisation et installe le chaos d’une consommation absurde, à laquelle l’homme consent, dans une forme de servitude volontaire. Mais alors, peut-on faire abstraction de la mode ?
Dans sa Philosophie du vêtement, Oscar Wilde propose de sortir de la conception d’un « style historique[6] ». Il rappelait qu’un style digne de ce nom ne consiste pas à « tenter de faire revivre un ancien mode vestimentaire simplement parce qu’il est ancien[7] », ni à « transformer la vie en ce chaos du vêtement qu’est le bal costumé[8] ». Ainsi, le style vestimentaire ne doit pas prendre son point de départ dans l’Histoire, mais dans « les proportions de la forme humaine[9] ». Peut-être la fin de l’Histoire de la mode, au sens d’un affranchissement des formes héritées, trouvera-t-elle son accomplissement dans cette communion du vêtement et de l’art, où le couturier cesse d’être un historien du style pour devenir un sculpteur de l’anatomie humaine.
Yoann Stimpfling,
Dimanche 12 juillet 2026
Notes:
[1] Le Chouan des villes, L’Homme classique, Alterpublishing, 2020, p. 60.
[2] Oscar Wilde, Philosophie du vêtement (1885), Casimiro, 2018, p. 19.
[3] Walter Benjamin, Sur la mode (1940), Payot, 2024, p.89.
[4] Frédéric Spinhirny, Le privilège beau, cet impensé, Paris, PUF, 2025, p. 145.
[5] Honoré de Balzac, Traité de la vie élégante (1830), Paris, Mille et une nuits, 2023, p.15.
[6] Oscar Wilde, Philosophie du vêtement (1885), Casimiro, 2018, p. 25.
[7] Ibid.
[8] Ibid.
[9] Ibid.
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