De l’autre côté du mur


Photographie de Yoann Stimpfling.


Pendant six ans, j’ai habité le même appartement à Strasbourg, dans le quartier de Koenigshoffen. Pendant six ans, la même question occupait mon esprit : qui sont ces gens, de l’autre côté du mur ? Curiosité mal placée, me direz-vous. J’ai toutefois toujours eu du mal à admettre que des inconnus vivaient là. À quelques dizaines de centimètres derrière le maigre mur séparant mon canapé de ce que je présumais être leur chambre, un couple dormait, se réveillait, riait, se disputait, cassait des verres et enfonçait des clous. De l’autre côté du mur, deux couples se sont succédé. Je ne connaissais pas leurs prénoms. Tout au plus savais-je qu’ils avaient un enfant, peut-être deux. Six années à la même adresse, des contacts limités à des bonjours cordiaux, voire à quelques rencontres furtives sur le palier lorsqu’au cours de soirées estudiantines, quelques verres étaient trop fermement entrechoqués ou quelques joies, trop vivement exprimées. Côte à côte, comment des existences matériellement si proches pouvaient-elles demeurer aussi étrangères ?  

Dans mon précédent article, j’interrogeais la frustration du voyageur qui, d’une ville à l’autre, se sent ailleurs sans pour autant parvenir à rencontrer le lieu dans lequel il séjourne. Je concluais par un éloge de la lenteur, des habitudes et des rencontres ordinaires, seules à même d’éviter le piège des « non-lieux », ces lieux de passage témoins de la raréfaction des relations humaines, parmi lesquels figure le métro, envisagé par Marc Augé comme une « coexistence des solitudes ». L’habitant dispose quant à lui de ce qui manque au voyageur : du temps, des habitudes, des trajets quotidiens, une maîtrise de la langue, une connaissance des principaux us et coutumes… Pourquoi, alors, cela ne suffit-il pas toujours ? Pourquoi me sentais-je si souvent étranger à mon propre immeuble ?

Qui se cache donc de l’autre côté du mur ? Sera-t-il encore là demain ? dans un mois ? l’année prochaine ? Aurais-je seulement le temps de reconnaître un visage avant son départ ? Si la question se pose pour un immeuble classique, imaginez le cas des habitants ayant pour voisine une location touristique. Eh oui, il est encore question d’Airbnb. Comment construire une vie de quartier lorsque le quartier propose des habitants d’une nuit ? Certes, on ne se rencontre pas nécessairement parce qu’on vit longtemps côte à côte. Pourtant, encore faut-il en avoir l’occasion. Le grand défilé des voyageurs peut fragiliser la vie d’un immeuble, d’une rue voire d’une ville entière lorsque les logements meublés destinés à la location gagnent de plus en plus de terrain, jusqu’à occuper une part non négligeable des habitations. Progressivement, des mouvements émergent contre cette dévitalisation sociale des centres-villes touristiques. La loi Le Meur du 19 novembre 2024 permet aux communes, comme Annecy, de limiter les autorisations de changement d’usage de logements en meublés touristiques afin de rééquilibrer les locations saisonnières et les logements permanents. Cette situation nous rappelle que la possibilité de s’installer, ou de rester quelque part, dépend notamment de mouvements collectifs et de décisions politiques. Par ailleurs, la situation est semblable dans bien des villes touristiques européennes au sein desquelles les habitants peinent toujours plus à se loger, concurrencés par des voyageurs aux conditions économiques plus favorables, en témoignent les cas de Venise, Barcelone, Lisbonne, ou encore Athènes.

Une telle situation demeure plutôt de l’ordre de l’exception. Cela étant, gardons-nous de faire des locations meublées l’explication commode de notre repli. Pour revenir à Strasbourg, mes voisins ne changeaient pas chaque week-end, nous avions le temps d’échanger et nous n’en avons pourtant guère profité. Ne dramatisons pas : mon quartier était loin d’être un désert aride de relations sociales et c’est pourquoi je me dois de proposer un contrepoint à ce que mes premières lignes pourraient laisser imaginer.  

Alors, oui, il y avait bien Alice, la doyenne de l’immeuble avec laquelle nous échangions parfois quelques banalités sur la pluie et le beau temps. Arrimée au rebord de sa fenêtre, elle ne manquait jamais une occasion de saluer notre retour de la faculté, preux chevaliers chargés de livres sur nos destriers à deux roues. Il y avait Joseph aussi, un vieux cordonnier italien à la prosodie inégalable qui proposait, au-delà de ses services, ses théories sur la vie : « Tu sais pourquoi les foyers français ne sont pas heureux ? Parce que les gamins ne chantent pas. En Italie, les gamins chantent dans la cuisine. En France, leur mère leur dit de se taire ». À l’arrivée de ma compagne, j’ai rapidement été initié au club très select des promeneurs de chiens du quartier. Avec du recul, je réalise cependant que je connaissais davantage de noms de chiens que de prénoms de maîtres, mais enfin, nous nous reconnaissions, et c’était déjà quelque chose. Et puis il y avait Bernard, un loup blanc au cœur tendre, une gueule comme on n’en fait plus, une voix grave et caverneuse, le sosie strasbourgeois de Jean-Pierre Castaldi qui devenait, une nuit par semaine, le roi du Bar’Atteint, un karaoké de la rue de Wasselonne. Il est un jour venu nous annoncer le grand soir, le show à venir, au bas de notre fenêtre, à la nuit tombée. Deux étages nous séparaient ? Il en fallait plus pour réfréner sa fougue ! Sa voix faisait trembler le ciel et la rue tout entière profitait de l’annonce ! 

Peut-être comprenez-vous maintenant la situation délicate dans laquelle se trouve ce texte. Je ne peux pas proposer ces portraits avant de les balayer d’un revers de la main en affirmant que, de toute manière, les citadins vivent reclus dans un individualisme gras et mortifère. Non, la situation était bien plus complexe, plus étrange que cela. Je reconnaissais facilement certains visages croisés çà et là au centre-ville alors que j’ignorais jusqu’aux prénoms de ceux qui vivaient de l’autre côté du mur. Il ne pouvait donc être simplement question de distance et il me fallait donc chercher ailleurs…

Quels étaient donc les points communs entre Joseph, les promeneurs de chiens et Bernard ? La connaissance du premier trouvait sa source dans une relation commerciale, soutenue par ma sale manie de casser mes lacets ; celle des promeneurs tenait à la nécessité de promener quotidiennement nos chiens ; la rencontre de Bernard tenait quant à elle à la surprenante façon d’être au monde de ce metteur en scène qui transformait, malgré lui, le monde en un vaste théâtre. Les occasions se chargeaient des présentations, là où le palier ne proposait aucune occasion. La proximité de ce mur commun n’avait pas le pouvoir de créer ce que la vie du quartier, et la somme des individualités et relations qui la composent, rendaient possible ailleurs. 

Depuis un peu plus d’un an, j’habite une petite ville alsacienne nichée à l’entrée d’une jolie vallée. Ici, je connais mes voisins, leurs prénoms et plus encore. Lorsque mon véhicule est tombé en panne, un coup de téléphone a suffi pour voir arriver ma voisine à la rescousse. Nos rencontres sont nombreuses et conviviales : je sais, désormais, avec qui je partage mes murs. 

Le samedi matin, une promenade au marché peut se transformer en une succession de rencontres. D’un étal de marché à l’autre, les conversations vont bon train. Oui, vous la voyez arriver… cette séduisante conclusion : j’ai quitté la triste métropole pour retrouver la bienheureuse ruralité. Cette conclusion serait, au moins partiellement, malhonnête. En réalité, il me semble que cette différence tient moins à une question de caractère qu’à une question de configuration favorisant ces rencontres. Il n’y a pas une pléthore de commerces et ces derniers se concentrent dans un centre « à taille humaine » que l’on parcourt aisément à pied. Le marché, quant à lui, donne rendez-vous, au même moment, et permet aux trajectoires individuelles de se recouper en un lieu. L’expression « à taille humaine » prend ici tout son sens : la vie quotidienne est ainsi organisée pour que les visages aient l’occasion de devenir, pour beaucoup, familiers. Il va de soi que certains quartiers des grandes villes ont une organisation, en principe, similaire, mais l’abondance et le choix amenuisent les possibilités de rencontre. 

Des habitudes partagées, des passages répétés : peut-être est-ce là le moyen de créer du lien dans la cité ? Au gré de notre attention, les visages deviennent des souvenirs, et ces souvenirs, aussi insignifiants soient-ils, font que les personnes cessent d’être interchangeables.

En attendais-je tant de mes précédents voisins ? Non, bien sûr que non. Ils ne me devaient rien, ni le récit de leur vie ni la satisfaction d’une vilaine curiosité. Et, à vrai dire, je n’avais sans doute moi-même jamais fait en sorte de briser la glace. Il me semble désormais que l’autre côté du mur supposait, bien plus qu’une curiosité portant atteinte à l’intimité d’un foyer, de s’interroger sur les différentes façons de concevoir la vie en collectivité. Il n’était pas question de devenir l’ami de tous les habitants de l’immeuble mais bien plutôt d’éprouver une proximité permettant de faire naître autre chose qu’une simple contrainte acoustique. Ce que je souhaitais, c’était que nous reconnaissions mutuellement nos existences, à commencer par la possibilité de nous adresser les uns aux autres, sans que cela exige davantage qu’un peu d’attention.

Quand bien même nous ne pourrions jamais tous nous connaître, nous pouvons prêter attention à celles et ceux qui nous entourent, fussent-ils discrets ou solitaires. Lorsque je repense à l’autre côté du mur, je ne regrette pas tant le manque d’échange entre voisins. Ce que je regrette, c’est l’incertitude. Ce que je regrette, c’est de ne pas savoir si, en cas de coup dur, nous oserions frapper à la porte voisine, sans savoir qui se trouve… de l’autre côté du mur.

Yoann Stimpfling



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