La ville monochrome : la lente décoloration du monde
Vue aérienne du Märkisches Viertel, un grand ensemble résidentiel situé dans le quartier de Reinickendorf à Berlin, en Allemagne.
Vous est-il déjà arrivé de constater, non sans une certaine stupeur, qu’un lieu que vous découvriez présentait d’étranges ressemblances avec tant d’autres que vous aviez visités par le passé ? C’est précisément ce sentiment d’étrange familiarité que nous explorions dans un précédent article. Mais qu’en est-il de l’apparence même de nos villes, de la disparition de leurs couleurs ainsi que de leurs singularités architecturales ?
Combien sommes-nous à avoir déjà éprouvé, en déambulant dans une ville, cette étrange impression de traverser des rues qui se ressemblent toutes ? D’une rue à l’autre, on ne voit qu’une succession de mêmes façades, mêmes formes, mêmes architectures. Cette impression est particulièrement présente dans les villes nouvelles, où l’absence de patrimoine historique laisse davantage de place à une architecture standardisée. À cet égard, le contraste entre Cracovie, largement épargnée par les destructions de la Seconde Guerre mondiale, et Varsovie, en grand partie rasée puis reconstruite, est révélateur, bien que le centre historique de cette dernière ait été reconstitué.
« L'art assassiné par la géométrie, voilà l'architecture moderne. »
— Antoine-Auguste Préault
Place du marché principal (Rynek Główny) à Cracovie, en Pologne, à l'heure bleue
Palais de la culture et des sciences (Pałac Kultury i Nauki) et la skyline de Varsovie, en Pologne.
Si cette uniformisation concerne les formes architecturales, elle n’épargne aucunement les couleurs. En effet, l’environnement urbain contemporain, tout comme nos intérieurs, d’un bout à l’autre du monde, prennent le pli d’une esthétique monochromatique, celle-ci étant dominée par la même palette de blancs et de gris. Cette tendance est si caractéristique qu’un terme s’est imposé pour désigner l’une de ses nuances favorites : le « greige », mélange de gris et de beige, devenu emblématique de cette esthétique contemporaine. À mesure que ces teintes s’imposent, les particularités visuelles qui distinguaient autrefois les villes et les régions s’estompent.
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Pourtant, la couleur, loin d’être un simple élément décoratif, participe pleinement à notre manière de percevoir, de comprendre et d’identifier le monde qui nous entoure. En effet, les couleurs façonnent, dès notre enfance, des identités visuelles, qui deviennent elles-mêmes des marqueurs culturels et sociaux. Si l’on observe les différences entre les architectures régionales françaises, on remarque que les maisons normandes ne présentent pas les mêmes caractéristiques que les maisons alsaciennes, dont les façades colorées contribuent à une identité reconnaissable. Il en va de même avec les villages des Cinq Terre qui doivent leur singularité à leurs façades aux couleurs vives, passant du jaune au rouge ou encore à l’orange. Cette volonté de préserver l’identité locale se remarque dans le fait que le parc national des Cinque Terre dispose d’un Progretto Colore, un dispositif réglementaire qui encadre les couleurs utilisées lors de la rénovation des façades.
Maison normande traditionnelle en colombages et torchis, située en Normandie (dans le Pays d'Auge, près de Pont-l'Évêque)
Rue du Rempart Sud et la célèbre petite maison à colombages (le pigeonnier) dans le village d'Eguisheim en Alsace
Crédit photo : Shutterstock – Boris Stroujko
Au-delà des considérations esthétiques, les couleurs portent en elles une dimension symbolique, culturelle mais aussi psychologique. De nombreuses recherches en psychologie expérimentale, en neuroscience et en psychophysiologie montrent que les couleurs peuvent influencer nos émotions, notre perception des espaces et certaines réponses psychologiques, notamment celles du système nerveux autonome.
La disparition de la couleur
Dans un article de France Culture intitulé « Pourquoi la couleur a disparu de notre quotidien », Jean-Gabriel Causse avance notamment l’explication de la standardisation des produits, désormais conçus pour plaire au plus grand nombre. Si la sobriété est progressivement considérée comme un signe d’élégance à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, il n’en demeure pas moins qu’à partir des Trente Glorieuses, la couleur fait son retour, notamment avec l’orange des années 1960. Puis, l’arrivée de années 1970 et 1980 entraîne avec elle le mouvement disco, où les couleurs, les motifs et les formes se rencontrent. Il va sans dire que les vêtements ne sont pas les seuls à se parer de couleurs : il y a aussi les objets du quotidien qui meublent nos intérieurs, les voitures et même les films, dont la colorimétrie se fait plus audacieuse.
Croquis original de la célèbre « petite robe noire » conçu par Coco Chanel et publié dans le magazine Vogue en octobre 1926.
Pourtant, dès les années 1920, une tendance se dessine dans l’architecture, notamment avec l’école allemande du Bauhaus, qui privilégie les formes épurées. Le Corbusier, mais aussi Theo van Doesburg, participent à ce renouvellement architectural, même s’ils ne renoncent pas définitivement à la couleur. En effet, Le Corbusier fait usage du béton mais aussi de la couleur comme en témoigne la Cité radieuse de Marseille, inaugurée en 1952. Mais si le béton permet aux architectes de jouer avec les formes et les couleurs, son utilisation à grande échelle a parfois produit un paysage bien différent. C’est particulièrement frappant dans l’ancienne Union soviétique, où Nikita Khrouchtchev, confronté à une importante crise du logement, lance dès le milieu des années 1950 la construction rapide et standardisée d’immeubles préfabriqués. Ces immeubles, sont pour beaucoup construits à partir de panneaux de béton, reproduisant les mêmes formes et les mêmes façades d’un quartier à l’autre. Ils finissent ainsi par façonner une grande partie du paysage urbain de nombreuses villes russes, composant un environnement d’une monotonie saisissante.
Collection de robes et de tenues de style mod et années 1960.
Façade de la Cité radieuse, immeuble moderniste situé à Marseille et conçu par l'architecte Le Corbusier.
Logements standardisés de type soviétique, appelés khrouchtchevkas, photographié en URSS (ici dans le quartier de Beskudnikovo à Moscou en 1966, par le photographe Lev Polikachine)
Du verre, du béton et du métal poussent alors comme les fleurs artificielles de notre société moderne. À partir des années 1980, cette tendance se poursuit avec les infrastructures modernes de Jean Nouvel ou de Jean-Michel Wilmotte, qui mettent en avant les formes abstraites, les tons neutres et froids. L’architecture de moindre envergure prend progressivement le pli des couleurs grisâtres, en témoignent les bureaux et les open spaces, où celles-ci dominent.
Les Tours Duo sont deux immeubles de grande hauteur situés dans le 13ᵉ arrondissement de Paris. Conçues par Jean Nouvel.
Cathédrale de la Sainte-Trinité, église orthodoxe russe située dans le 7e arrondissement de Paris. Conçue par l'architecte français Jean-Michel Wilmotte.
La modernité architecturale valorise les formes géométriques pures et les concepts abstraits comme évoqué précédemment. Si auparavant, les couleurs, les textes et, surtout, les ornements occupaient une place privilégié, avec la modernité, ils deviennent progressivement secondaires, facultatifs, jusqu’à disparaître. En effet, on comprend aisément que celui qui découvrait un bâtiment richement orné pouvait passer plusieurs minutes voire heures face à ce foisonnement de sculptures, de gargouilles, de statues. Devant ces tympans sculptés, ces frises ornementales, ces arabesques et autres dentelles de pierre, ou encore ces courbes, ces ornements organiques qui apparaissent avec l’art nouveau, ces statues-colonnes, ces moulures, mosaïques ou boiseries sculptées, l’oeil ne savait par où commencer. Les éléments, si nombreux, si distincts, empêchaient d’en faire le tour d’un simple regard. Celui-ci partait alors à l’aventure, scrutait, contemplait et se posait mille questions : « Combien de temps cela leur a-t-il pris ? », « Comment ont-ils fait pour hisser des matériaux aussi lourds ? » , « Que représente cette statue ? Et celle-ci ? » Autant de questions qui submergeaient l’esprit, guidées par cet oeil qui se nourrit de beauté. Car la beauté est essentielle, pour ne pas dire vitale dans ce monde.
Dans un article, Ralf Weber mobilise les travaux de David Batchelor, auteur de Chromophobia (2000). Batchelor explique que, dans certains traditions de pensée occidentales, la couleur est associée à des caractéristiques dévalorisées : le décoratif, l’enfantin, le féminin ou encore le vulgaire.
La couleur, ce serait l’enfance : le rêve, l’imaginaire, la fantaisie, tout l’inverse du sérieux. Comme s’il fallait marquer une distinction, tracer une frontière entre le monde de l’imaginaire et celui de la raison, cantonnant le premier à l’enfance et réservant le second à l’âge adulte. Dès lors, cette architecture dépouillée de ses couleurs et de ses ornements semble nous priver d’une part de notre capacité à rêver, à nous évader, appauvrissant ainsi notre imaginaire.
Si Hegel affirmait que « c’est dans les mots que nous pensons », il ne faudrait donc pas pour autant oublier que les couleurs participent elles aussi à notre perception du monde et peuvent influencer nos émotions ainsi que notre état de bien-être, comme nous l’avons évoqué précédemment.
Façades et ornements dans les rues de Prague.
Un enjeu financier ?
Comme souvent, il semblerait bien que l’enjeu soit également (surtout) financier. Weber explique que de nombreuses constructions sont aujourd’hui réalisées pour des promoteurs et des investisseurs immobiliers plutôt que pour un commanditaire individuel. Il ne semble alors guère étonnant que les couleurs neutres représentent un moindre risque commercial, puisqu’elles sont supposées plaire au plus grand nombre. Le regard s’étant progressivement habitué à ces nouvelles teintes, ou plutôt à cette absence de couleurs, pourrait-on dire, leur utilisation faciliterait dès lors la revente des biens dans ce monde où tout se remplace si facilement.
Et si la couleur n’avait pas disparu mais s’était simplement déplacée ?
Ainsi, on essaye de réduire ce monde réel, coloré et changeant, à une conception, un design figé, pour lequel on décide d’une seule couleur, quelle que soit la saison. Or, le monde est en perpétuel renouveau. Ne faudrait-il pas, dès lors, concevoir une architecture qui s’adapte non seulement au vivant, mais aussi à celui qui déambule dans les rues sans quête particulière, et qui ne cherche simplement dans le monde rien d’autre que le beau ?
Contrairement à ce que pourrait laisser penser cet article, il ne pointe pas tant la disparition de la couleur que son déplacement. En effet, loin d’avoir véritablement disparu, la couleur semble s’être déplacée vers nos écrans. Si auparavant, elle se trouvait à l’extérieur, elle a progressivement pris place dans nos intérieurs, jusque’à se concentrer principalement sur les surfaces lumineuses qui occupent désormais notre quotidien. Comme si les deux ne pouvaient coexister. Comme s’il fallait que le monde réel se désature pour laisser au monde numérique le privilège de la couleur. Car si celle-ci se trouvait partout autour de nous, si notre regard était constamment sollicité par la richesse et la diversité de notre environnement, nos yeux seraient-ils autant attirés par les faisceaux de couleurs vives que projettent nos écrans ?
Times Square à New York, illuminé par ses panneaux publicitaires géants. ANDREAS M / UNSPLASH
Arche rouge de Kabukichō Ichibangai, située dans le quartier de Shinjuku à Tokyo, au Japon, 2019. Crédit : Basile Morin.
Et c’est peut-être là tout le paradoxe de notre modernité : nous avons progressivement dépouillé notre environnement de ses ornements, de ses singularités et de ses couleurs, pour finalement les retrouver derrière des écrans qui ne cessent de solliciter notre attention. La couleur, auparavant offerte à la contemplation, devient alors un instrument de captation. L’oeil qui partait autrefois à l’aventure est capturé pour continuer de regarder un point fixe.
L’humain monochrome face à la machine polychrome. Le premier s'estompe, la seconde se ravive.
Dès lors, effacer la couleur, n’est-ce pas aussi effacer une part de notre identité humaine ?
Nina Kasaeva

